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mardi 5 avril 2016

Histoire : LES RAIDS MOTORISÉS DES FORCES SPÉCIALES RHODÉSIENNES, LES "PSEUDO OPERATIONS"






   D'abord cantonnés à des actions sur le sol rhodésien, les Selous Scouts, unité de forces spéciales de Salisbury, devinent qu'ils ne tarderont pas à être engagés dans les pays limitrophes. Désormais, le Mozambique indépendant constitue un sanctuaire parfait pour les insurgés de la ZANLA. L'idée des « pseudo operations »1 destinées à tromper l'ennemi en revêtant ses uniformes, en camouflant les véhicules comme les siens, en utilisant ses armes et surtout, en recourant à des combattants « retournés » du camp adverse, se prête parfaitement à des infiltrations au Mozambique. Et le spectre des missions envisageables est vaste : reconnaissance en profondeur, raids motorisés à l'image de ceux des LRDG dans le désert libyen au cours de la Seconde Guerre Mondiale... Reid Daly, chef des Selous Scouts, est un fervent partisan de cette philosophie d'action. Il se heurte toutefois à une multitude de détracteurs, à commencer par Ken Flower, Directeur Général de la CIO (Central Intelligence Organisation – le service de renseignement stratégique rhodésien). Ce qui n'empêche pas Daly d'aboutir à ses fins. Le premier raid extérieur des Selous Scouts est mené en mars 1975, contre un petit camp de la ZANLA à Caponda, au Mozambique. Celui-ci tourne court : du fait d'une épidémie de choléra, le camp est quasiment désert.


Pseudo operations motorisées : dans l'esprit des LRDG2 en Libye

   L'acquisition en 1976 d'Unimog 404/6 auprès de l'Afrique du Sud apparaît comme l'outil motorisé qui jusqu'alors manquait aux Selous Scouts. Désignés localement Rodef 25 afin de masquer tant le fabriquant – Mercedes Benz – que le fournisseur intermédiaire – l'Afrique du Sud -, le Rodef 25 est une merveille de robustesse et de mobilité. A condition de faire preuve d'imagination, une grande variété d'armements peut être adapté à cette « mule » qui convient parfaitement au bush. En outre, sa silhouette est identique à celle de l'Unimog 411 utilisé par les forces de Lisbonne au Mozambique. Abandonnés en grand nombre dans le pays par les Portugais, l'Unimog 411 est désormais utilisé par le FRELIMO3. Un premier essai de pseudo operation motorisée est accompli en mai 1976 : l'opération Detachment. Vingt hommes, en uniformes du FRELIMO, et quatre véhicules, peints comme ceux du FRELIMO, s'infiltrent au Mozambique. La mission est des plus simples avec des objectifs limités : attaquer un camp de la ZANLA à environ 160 kilomètres de la frontière, collecter du renseignement et placer des mines. En revanche, plus délicate est la procédure : emprunter des routes fréquentées. Par ailleurs, les Selous Scouts savent qu'ils ne peuvent requérir d'appui aérien si jamais ils sont engagés par l'adversaire. Nonobstant ces difficultés, l'opération est un franc succès.

   Le résultat valide donc le concept. Est alors lancée l'opération Long John en juin 1976. Plus ambitieuse, celle-ci vise deux camps de transit de recrues de la ZANLA au Mozambique. Chicualacuala à une vingtaine de kilomètres de la frontière constitue l'objectif secondaire, Mapai, à une quarantaine de kilomètres, est l'objectif principal. Cette fois-ci, quatre camions transportent soixante Selous Scouts qu'appuient deux Ferret empruntés au RhACR. A Mapai, le portail du camp est ouvert par une sentinelle qui ne se méfie pas. A l'intérieur, les Selous Scouts détruisent treize autobus Mercedes et en capturent un quatorzième, dans l'optique de le réutiliser ultérieurement. Au moins dix-neuf insurgés sont tués et dix-huit blessés, mais un Selous Scout est également tué et un autre grièvement blessé. Il ne fait plus de doute que les flying columns (« colonnes volantes »), ainsi qu'elles sont désormais nommées, représentent un potentiel considérable.


De la politique à l'action : Eland

   Le 5 août 1976, une soixantaine d'insurgés frappe la base de Ruda. Implantés dans la zone d'Umtali, ces derniers suscitent l'inquiétude de par leur combativité et leur entraînement meilleur que celui de leurs pairs. Ils proviennent du camp géant du ZANU/ZANLA à Nyadzonya, à une quarantaine de kilomètres au nord-est d'Umtali, au Mozambique. En réalité, l'incident va servir de prétexte à une des actions les plus controversées du conflit, menée avec des moyens blindés et motorisés. Les Rhodésiens comprennent l'ampleur du camp depuis peu. Début 1976, les effectifs de la ZANU/ZANLA y sont estimés à 800. Le Special Operations Committee s'interroge alors sur les chances de succès d'une opération pour le démanteler. Celles-ci semblent nulles et le projet en reste là. Malgré tout, les Selous Scouts n'abandonnent pas l'idée de se « payer » Nyadzonya. A partir de juillet4 1976, ils planifient et préparent une intervention. La mission est confiée au capitaine Bob Warracker. Grâce aux informations obtenus avec des vols de reconnaissance, une maquette du camp est construite. Les hommes peuvent y mémoriser la configuration générale, tandis que les différentes options d'attaque sont discutées. Fin juillet, un insurgé capturé apprend qu'au moins 5 000 rebelles sont en cours de formation à Nyadzonya. Sitôt qu'ils seront prêts, dans un délai de quelques semaines, ils mèneront des infiltrations massives en Rhodésie. Reid Daly est aussitôt averti.

   Cette fois-ci, l'affaire est trop grosse : Ken Flower et le général Walls sont informés. Le général est réticent donner son autorisation. D'une part, l'opération empiète sur les plates-bandes des SAS, chapeauté par le CIO, en théorie chargés de type d'action au-delà des frontières. Mais surtout, elle est par essence très agressive alors même que l'indispensable allié sud-africain, sous l'égide du Premier ministre John Vorster, peine à initier une détente politique avec l'Afrique noire5 depuis 1974. Dans ce but, il demande notamment à la Rhodésie de libérer Robert Mugabe, alors emprisonné. Ce que fait Salisbury en décembre 1974, bon gré, mal gré. Pour Vorster, au moins jusqu'en 1975, mieux vaut s'entendre avec les pays indépendants voisins, tout spécialement depuis la chute du régime portugais de Salazar, que de devoir déployer en Rhodésie6 des moyens militaires toujours plus importants – et donc, coûteux -. Certes, en 1976, l'Angola est une menace confirmée pour l'Afrique du Sud. Le réchauffement des relations avec l'Afrique noire voulu par Vorster a donc du plomb dans l'aile. Néanmoins, une conférence est prévue en septembre à Genève. Une opération rhodésienne contre Nyadzonya pourrait tout faire capoter, déclenchant l'ire sud-africaine. La Rhodésie serait alors totalement isolée et vouée à périr.


Progression au clair de lune

   Le risque militaire est également considérable : si les renseignements sont erronés, les moyens et le niveau de préparation des insurgés pourraient être bien supérieurs à ce qui est estimé. Les Selous Scouts seraient alors massacrés et l'impact politique d'une telle défaite aurait également des conséquences intérieures catastrophiques. Afin de « limiter la casse » en cas d'échec militaire et pour atténuer le courroux de Pretoria, Reid Daly est prévenu que si le raid est lancé, la Rhodésie doit être en mesure de nier qu'elle en est responsable ! Fortement soutenue par le ministre de la Défense Pieter Kenyon Fleming, l'opération reçoit finalement l'aval de Peter Walls. La flying column se compose de dix Unimog. Deux ont des canons Hispano de 20 mm récupérés sur des vieux Vampire de la Rhodesian Air Force (RhAF). Un est doté d'une M2HB de .50, un avec une DShK de 12,7 mm, cinq avec des jumelages de MAG et enfin, un dixième, non armé. Celui-ci transporte des artificiers. Ils ont pour mission de détruire le pont de Pungwé afin d'empêcher l'arrivée de renforts ennemis. L'élément blindé comprend quatre Ferret du RhACR qui ne servent plus guère qu'à rouler lors de cérémonies. Mais elles ont l'avantage d'avoir une silhouette plus « neutre » que celle des Eland 90. Les équipages sont constitués par les Selous Scouts. En effet, pour des raisons de sécurité, Daly ne veut pas de ceux du RhACR !Un camion Berliet ayant appartenu aux Portugais doit en théorie servir de poste de commandement mobile.

   Dans la nuit du 8 au 9 août 1976, « déguisée » en colonne du FRELIMO, la force motorisée roule vers la frontière en bénéficiant de la clarté de la pleine lune. La nuit favorise le subterfuge tandis que la lune facilite la navigation. Tombé en panne, le camion Berliet n'est pas de la partie. L'élément de commandement se serre donc à bord d'un Unimog avec jumelage de MAG. Les quatorze véhicules emportent 84 hommes – Blancs et Noirs - vers le Mozambique. La colonne franchit la frontière à 00 heure 05, elle emprunte des chemins de traverse dans le bush. Elle a été précédée par une équipe qui a coupé les câbles téléphoniques du secteur relié à Vila de Manica où se tient une garnison du FRELIMO. Pour ne pas trop susciter la méfiance sans néanmoins attirer excessivement l'attention, les feux de stationnements des véhicules sont allumés. Sur le trajet, les patrouilles du FRELIMO sont égales à ce qu'en attendent les Rhodésiens : incompétentes. Seule la poussière des pistes constitue un obstacle au périple. Elle provoque d'ailleurs la perte de la Ferret du capitaine Malley. Elle manque un pont et tombe dans le petit cours d'eau que surplombe celui-ci. Par souci de discrétion, l'automitrailleuse ne peut être détruite. Vila de Manica est traversée sans encombre vers 02 heures 00. Au passage devant un poste de garde, à la place des sentinelles n'est perceptible qu'une odeur de marijuana. A l'extérieur de la localité, les câbles téléphoniques reliant à Chimoio sont à leur tour sabotés et des mines sont posées. Le village de Vanduzi est dépassé, le pont de Pungwé traversé.

   La flying column s'arrête quelques heures à partir de 03 heures 30. A l'abri du bush, les Selous Scouts attendent l'arrivée d'un convoi de ravitaillement du FRELIMO qui, en théorie, approvisionne le camp tous les lundis matins. Le plan consiste à lui emboîter le pas et à pénétrer ainsi dans le camp. Mais finalement, sans grande surprise, le convoi est en retard. Or, plus le temps passe, plus les risques d'être repérés augmentent. Décision est donc prise d'agir sans plus de délai. Les moteurs redémarrent. A un peu moins d'une dizaine de kilomètres du camp, les deux Unimog avec les commandos portés, aux ordres du sergent-chef Ben Botha, sont détachés et positionnés en embuscade. Lorsque la colonne atteint enfin Nyadzonya, deux sentinelles fatiguées d'agapes d'une période de fête qui s'achève, laissent le passage aux « frères » du FRELIMO, sur un ordre lancé en portugais... Alors qu'ils n'éveillent pas encore la méfiance, les servants de deux mortiers de 81 mm sautent des Unimog avec leur tube qu'ils mettent aussitôt en batterie.


L'attaque du camp

Camp de Nyadzonya et position des véhicules rhodésiens. (Droits Réservés)

   Si les effectifs de la ZANLA sont pléthoriques, dans les fait, la grande majorité d'entre-eux n'est pas armée. La protection de l'implantation revient donc à un détachement d'une cinquantaine d'hommes du FRELIMO. Or, ils sont ivres lorsque les Rhodésiens entrent dans le camp ! Seulement munies d'armes en bois, des grappes de recrues de la ZANLA s'agglutinent joyeusement autour des véhicules. Ils croient que ceux-ci viennent les conduire jusqu'à des terrains d'entraînement. L'Unimog de commandement avance vers la place d'appel, flanqué à proximité, de part et d'autre, par les deux Unimog avec les Hispano de 20 mm. A droite et à gauche, roulent les deux Unimog avec mitrailleuse lourde : celui avec la M2HB le long du chemin depuis l'entrée, sur la gauche ; celui avec la DShK couvrant le flanc droit. Plus en arrière, au nord, excentrées, les trois Ferret ont pour rôle de bloquer une fuite éventuelle des rebelles en direction de la rivière Nyadzonya tout en protégeant le flanc découvert du dispositif. Deux autres Unimog avec jumelage, se déploient quant à eux sur la gauche de la ligne de feu prévue, au milieu des baraques.

   Le caporal Rodriguez, maîtrisant parfaitement le portugais, détaché du SAS au titre d'interprète, a l'idée d'utiliser un haut-parleur pour annoncer en lusitanien la défaite de la Rhodésie. Il est relayé par le sergent Gombeni, un autre interprète, Noir, des Selous Scouts. Il s'exprime quant à lui en shona. Le stratagème fonctionne à merveille. Cependant, des cadres de la ZANLA s'étonnent maintenant de la présence des Ferret. Ils donnent l'alarme. En vain. Dans la vague d'allégresse qui submerge leurs recrues, au milieu des rires, des cris et des chants, les chefs ne contrôlent plus rien. Lorsque les recrues réalisent à leur tour que des Blancs sont juchés sur les camions, l'euphorie se transforme en panique ponctuée des rafales qui fauchent la masse compacte. C'est une hécatombe. Les insurgés sont littéralement hachés par les armes automatiques des Rhodésiens. Le vaste espace de la place d'appel n'offre d'autre alternative que de courir désespérément en direction des cantonnements aux cloisons peu épaisses, faites de bois et boue séchée. Pendant plusieurs minutes, des dizaine de milliers de cartouches sont tirées. Particulièrement bien placées, les Ferret prélèvent un lourd tribut sur ceux qui tentent de se jeter dans la rivière7. A leur tour, les mortiers entrent en lice. Une traçante – probablement de 12,7 ou de 20 mm – touche le bâtiment qui fait office d'hôpital. Il s'enflamme en quelques instants, piégeant les blessés et ceux qui se sont réfugiés à l'intérieur.

   Des hommes du FRELIMO qui tentent de s'interposer sont aussitôt dispersés. Du côté de l'élément aux ordres du sergent-chef Ben Botha se présente une Land Rover. Elle se précipite dans la « kill zone » de l'embuscade et cinq de ses six occupants sont tués, dont trois officiers du FRELIMO et un responsable de la ZANLA. Un commissaire politique de l'organisation insurgée est également capturé. Grièvement blessé, ce dernier succombera alors qu'il est conduit en Rhodésie. Dans le camp, quatorze rebelles sont faits prisonniers et d'importantes quantités de documents saisies. Tandis qu'est menée la collecte de renseignement, avec deux autres Unimog - dont celui avec la DShK - Warracker rejoint le groupe de Ben Botha en compagnie duquel il file en direction du pont de Pungwé. L'ouvrage d'art doit être détruit afin de garantir le repli de la flying column. Est en effet à craindre une intervention des troupes du FRELIMO basées à Chimoio. Alertés par la fusillade à Nyadzonya, des soldats mozambicains se positionnent d'ailleurs pour protéger le point de passage. Les Rhodésiens les balaient facilement. D'autres véhicules adverses s'approchent. Ils sont pris pour cible par la Douchka, permettant ainsi aux artificiers de placer leurs charges puis de faire sauter le pont.

   Entendant la sourde déflagration, l'élément qui fouille le camp sait que désormais, il est temps de rompre le contact. Pour rentrer, les Rhodésiens doivent maintenant franchir la frontière en sens inverse. Une des Ferret en panne doit être remorquée par un Unimog. Dans un village, les Selous Scouts se trompent de chemin et sont accrochés par des combattants du FRELIMO plus vindicatifs, qu'appuient une DShK et plusieurs mortiers de 82 mm mis en batterie. Un appui aérien est aussitôt sollicité. Deux Hunter se chargent du travail, straffant la 12,7 avec leurs canons de 30 mm et provoquant l'explosion d'un dépôt de munitions. Un avion d'observation Lynx survole et éclaire l'itinéraire de repli qui est emprunté sans encombre jusqu'au moment où... les Selous Scouts réalisent qu'ils ont oublié deux des leurs – des Blancs8 – dans l'enceinte même du camp ! Par chance pour eux, ceux-ci réussissent à s'exfiltrer à pied jusqu'en Rhodésie. Mais la leçon sera retenue : toujours vérifier que tout le monde ré-embarque après un raid !


Objectif militaire

   La communauté internationale condamne l'opération. Le Mozambique jubile quant à lui de faire savoir par l'entremise d'une association anti-apartheid qu'un poste radio TR15A31 a été retrouvé à bord de la Ferret perdue. Produit par la société anglaise Racal, celui-ci est fabriqué sous-licence en Afrique du Sud. Le Premier ministre de la Couronne est donc informé que le « (…) public britannique sera choqué de découvrir que l'armée rhodésienne a utilisé de l'équipement britannique lorsqu'elle massacra d'innocents zimbabwéens. » En Afrique du Sud, John Vorster fait savoir son mécontentement à Ian Smith. L'ambassadeur rhodésien en Afrique du Sud est contraint de déclarer publiquement que l'action a été déclenchée sans l'accord de Pretoria. Plus grave pour la Salisbury, les Alouette III et leurs équipages sud-africains « mutualisés » sont retirés de Rhodésie tandis que John Vorster coupe les vivres à son voisin. Pour tenter d'apaiser les choses, Pieter Kenyon Fleming fait office de fusible : il perd son portefeuille de ministre de la Défense. Quant à Ken Flower, il critique une action qu'il juge contre-productive pour la Rhodésie, face à ce qu'il décrit comme un camp de transit.

   De fait, la propagande hostile au régime rhodésien s'empare très logiquement de la tuerie. Elle vilipende le massacre de réfugiés innocents, femmes, enfants... Comme souvent dans les conflits insurrectionnels la vérité se tient dans un no man's land aux contours flous. Contrairement aux affirmations des anti-rhodésiens, Nyadzonya est bien une installation militaire et donc, clairement un objectif légitime. Des cadres du ZANLA le confirmeront eux-mêmes plus tard. Mais, Ken Flower a raison : il s'agit d'un camp de transit où sont cantonnées les recrues de tous âges et tous sexes avant d'être envoyées dans de véritables camps d'entraînement, plus petits. Des documents capturés par la suite font état de 1 028 tués, 309 blessés et de plus de 1 000 disparus (notamment dans l'hôpital ou noyés)9. Cinq Selous Scouts sont blessés, dont un gravement, démontrant que des armes étaient bien présentes dans le camp.


Opération Mardon

Inspiré par l'UR416, le premier Pig est fabriqué en deux jours et entre en action lors de l'opération Mardon, le 30 octobre 1976. Le Pig roule le plus souvent en tête des flying columns. Attirant le feu des armes légères contre lequel il est quasiment immunisé, son armement lui permet de faire pleuvoir un déluge de feu sur les adversaires. Il est en revanche vulnérable aux mines. (Droits réservés)
 
   Quelques semaines plus tard, le 30 octobre 1976, les Selous Scout lancent une autre flying column, dans le cadre de l'opération Mardon. Elle vise le réseau logistique de la ZANLA dans la province de Gaza, toujours pour casser dans l'oeuf le projet d'infiltrations massives depuis le Mozambique. Pour la première fois, le Pig, blindé conçu dans les ateliers des Selous Scouts est mis en ligne. Fabriqué à partir d'un châssis d'Unimog sur lequel est monté un blindage similaire à l'UR416, lourdement armé, le Pig roule le plus souvent en tête de colonne. Attirant le feu des armes légères contre lequel il est immunisé, son armement lui permet de faire pleuvoir un déluge de projectiles sur les adversaires. L'objectif principal de la colonne est situé non loin de Jorge do Limpopo, avec Chigamane et Massangena comme objectifs secondaires. Afin de compartimenter le champ de bataille, des Selous Scouts sont parachutés en deux points de la voix ferrée qui traverse Jorge do Limpopo, avec la mission de stopper l'arrivée d'éventuels renforts du FRELIMO depuis Barragem.

   En dépit de quelques accrochages, Chigamane est atteinte aisément. Devant Jorge do Limpopo, des mortiers sont mis en batterie et entreprennent un tir de couverture. La colonne fonce alors, balayant un groupe d'insurgés à l'exercice, avant de prendre le contrôle de la localité et d'y détruire les infrastructures logistiques. Le 31 octobre, la colonne se dirige sur Massangena. Un informateur prévient les Selous Scouts qu'ils vont droit dans une embuscade tendue par le FRELIMO. Les dispositions sont prises et les Freddies, ainsi que les Rhodésiens surnomment les combattants mozambicains, sont les arroseurs arrosés. L'exfiltration des Selous Scouts parachutés est épique, mais la flying column retourne à bon port sans encombre.


Colonnes volantes dans le bush : opérations Aztec et Virile

   Le 28 mai 1977 est lancée l'opération Aztec contre des implantations du ZANU/ZANLA au Mozambique. D'envergure, l'offensive est menée par des éléments du 2 RR, du Rhodesian Engineers et surtout, des éléments du 1 RLI et des Selous Scouts. L'aviation appuie l'ensemble. Les Selous Scouts engagent 110 hommes et des véhicules : les blindés Pigs du Support Commando, la désormais habituelle ménagerie des Rodef 25 armés, ainsi qu'un camion DAF et une Jeep capturés. Outre les mortiers de 81 mm, la puissance de feu est renforcée d'un canon sans-recul de 75 mm lui aussi capturé ultérieurement et monté sur la Jeep. La colonne ainsi formée avancera le long de la ligne de chemin de fer qui va jusqu'à Jorge do Limpopo au sud. La progression se fait sans encombre. Mais est découvert que l'ennemi s'est retiré de Jorge do Limpopo, se réfugiant à Mapai, plus au sud. Immédiatement, la décision est prise de prolonger l'opération contre Mapai, avec la flying column des Selous Scouts renforcée de quelques parachutistes du 1 RLI. Au bilan, 32 insurgés sont tués.

   Quelques mois plus tard, la ZANLA tire les leçons des revers de Nyadzonya et de Mapai. Désormais, les camps sont dispersés sur des dizaines de kilomètres carrés. Les installations ne sont occupées que temporairement, alternativement, de manière à ce que les Rhodésiens ne puissent déterminer précisément si un camp est en fonction ou délaissé. En outre, des emplacements pour des pièces antiaériennes sont creusés. Des bunkers, capables de résister à l'impact proche de bombes de 350 kg, reliés par des tranchées sont aménagés. Le tout est de mieux en mieux camouflé tandis que les dépôts de munitions et de vivres sont enterrés. Ces mesures rendent extrêmement difficiles, voire impossible, le repérage aérien. Désormais les raids motorisés comme à Nyadzonya ne sont plus envisageables contre les complexes fortifiés qui émergent. Du moins pas sans un solide soutien blindé.

   En novembre 1977, les Selous Scouts s'en prennent à la logistique de la ZANLA entre Dombe et Espungabera au Mozambique. La mission consiste à détruire cinq ponts routiers par le biais d'une flying column. Comme toujours, celle-ci se singularise avec un « bric à brac » de véhicules : un Pookie qui emmène la colonne jusqu'à la frontière, l'autobus Mercedes capturé lors de l'opération Long John avec une DShK montée sur le toit à l'avant et deux M2HB à l'arrière, deux Pig avec canons de 20 mm, un Rodef 25 avec un jumelage de .30, deux Rodef 25 chacun avec un jumelage de MAG et une MAG qu'utilise le passager à côté du conducteur, deux Rodef 25 dans la configuration précédente avec également un mortier de 81 mm et transportant chacun deux mortiers de 60 mm, un Rodef 25 dans la même configuration de base avec un panier à roquettes pour roquettes de 37 mm SNEB, un Rodef 25 avec un canon de 20 mm, un Rodef 25 avec pas moins de cinq MAG et un mortier de 81 mm, un Rodef 25 avec une 12,7, un camion Scania pour les artificiers avec à son bord cinq tonnes d'explosifs, un Berliet surnommé « Brutus » avec encore cinq tonnes d'explosifs (et un canon de 20 mm !), et enfin un camion Mercedes 4.5 avec deux tonnes d'explosifs !

Unimog (Rodef 25) avec lance-roquettes SNEB de 37 mm utilisé au cours de l'opération Aztec. (Droits Réservés)

   Initialement, est prévu de déclencher l'action trois jours avant l'opération héliportée Dingo. Mais cette dernière est considérée comme prioritaire. De fait, pour éviter de mettre en alerte la ZANLA et le FRELIMO, le lancement de Virile est donc retardé jusqu'à la nuit du 26 au 27 novembre 1977. Comme les restrictions quant à l'appui aérien ne sont maintenant plus de rigueur, outre sa grande puissance de feu, la colonne bénéficie donc du renfort de la redoutable RhAF. Un Lynx éclaire en permanence la progression des Selous Scouts tout en étant prêt à diriger une frappe aérienne si nécessaire. Nonobstant le délai de quelques jours, Virile est un succès : tous les ponts sont détruits. Le 1er décembre 1977 le représentant du Mozambique à l'ONU adresse une protestation au Secrétaire Général de l'organisation internationale à propos de 105 incursions rhodésiennes, de mai à octobre, menées avec « l'aviation en appui des blindés », au cours desquelles ne sont tués que des « civils ». En 1979 survient la plus grande opération interarmes menée par la Rhodésie, à laquelle participent les moyens motorisés des Selous Scouts : l'opération Miracle qui est justement décrite dans le numéro 72 deBatailles & Blindés (voir aussi un autre complément de l'article de B&B, ici).

Vue arrière et intérieure du Pig avec deux MAG et jumelage de .30 utilisés comme véhicule de commandement par les Selous Scouts lors de l'opération Miracle. Les combats sont difficiles et la tension est perceptible sur les visages des Rhodésiens. A noter l'AKMS accrochée au véhicule : les Selous Scouts utilisent fréquemment des armes capturées à l'ennemi. (Gerry van Tonder)



1 « Opérations sous fausse bannière ».
2 Long Range Desert Group.
3 Le parti au pouvoir au Mozambique.
4 Sans que ne soit prévenue la haute hiérarchie, pas même le général Peter Walls, à la tête des forces de sécurité, et encore moins le Operations Coordinating Committee (OCC), conseil de guerre rhodésien.
5 Il est à noter que l'Afrique du Sud ne reconnaîtra jamais la Rhodésie.
6 D'autant que Pretoria espère ainsi s'attirer la bienveillance des Etats-Unis, avec Kissinger en secrétaire d'Etat ambivalent.
7 La plupart ne sachant pas nager, au moins deux cents se noieront.
8 Le caporal des SAS et le membre d'équipage de la Ferret perdue quelques heures plus tôt.
9 Les Selous Scouts rapportent 300 insurgés tués et une trentaine d'hommes du FRELIMO.

mardi 29 mars 2016

Histoire : BATAILLES & BLINDÉS n°72 - GUERRE EN RHODÉSIE






   Batailles & Blindés n°72, d'avril-mai 2016, est là ! Au sommaire, tout d'abord un intéressant dossier « Chars et débarquements ». Celui-ci se compose d'un triptyque d'articles : un de Stéphane Delogu (« Les galets de la mort », consacré aux chars Churchill engagés à Dieppe le 19 août 1942) ; un de Benoît Rondeau (« Sie kommen ! », à propos des contre-attaques blindées allemandes lors de débarquement alliés) ; et enfin, un article de Hugues Wenkin (« Touché-coulé sur Omaha Beach », qui raconte l'action des blindés et tout spécialement des Sherman DD durant le débarquement du 6 juin 1944). S'ajoutent la passionnante rubrique « En bref », sur l'actualité des blindés contemporains que présente LaurentLagneau ; l'indispensable « Blindorama » de Yann Mahé. Ce mois-ci, notre culture « blindistique » est enrichie sur l'ABC péruvienne de 1936 à 1945 (avec une anecdote à propos des Tanques 39 au cours des années 1970)... Notons aussi un article sur les 100 ans du char au Bovington Museum par Marc-Eric Pontoux. Et n'oublions pas le récit du « chant du cygne » des Panther de la division Totenkopf en Hongrie, début 1945.

   Enfin, le lecteur découvrira un article dont je suis l'auteur. Le sujet porte sur les blindés de l'éphémère Rhodésie (aujourd'hui Zimbabwe). Sujet méconnu en France, alors que durant cette période, les Rhodésiens, de concert avec les Sud-africains, furent des précurseurs quant à la conception de blindés protégés contre les mines et les embuscades. Par ailleurs, bien que souvent affectés à des missions de routine et souvent sans gloire, ces blindés jouèrent un rôle essentiel pour maintenir ouvertes les voies de communication rhodésiennes, face à une insurrection recourant à un nombre croissant de mines et d'engins explosifs improvisés. Ce qui n'est pas sans évoquer des situations opératives et tactiques qui existent aujourd'hui en Afrique (Somalie, Nigeria, Mali...). Ces blindés participèrent aussi à quelques opérations d'envergure, décrites dans l'article du magazine. Par ailleurs, les forces spéciales en utilisèrent au cours de nombreux raids. Ce point sera l'objet d'un autre billet, ici, la semaine prochaine. Avant cela, en complément de l'article paru dans Batailles & Blindés, voici quelques détails sur l'arme blindée de Salisbury de 1945 jusqu'à la « guerre de Sécession » de 1965.


Marmon Herrington de la Field Reserve Reconnaissance Unit de la British South Africa Police (BSAP), la police rhodésienne. Six de ces engins patrouillent lors des violentes émeutes de juillet puis d'octobre 1960. (Collection personnelle)

Dans l'atmosphère du « Dernier train du Katanga »

   En 1945, la Rhodésie ne dispose que d'automitrailleuses Marmon Herrington qui sont alors regroupés au sein du Southern Rhodesian Reconnaissance Car Regiment (SR RCR). Dissoute en 1947 après avoir servi en Rhodésie du Nord lors de mouvements sociaux, l'unité est reformée en décembre 1948 en tant que South Rhodesia Armoured Car Regiment (SR ACR), en réponse à des troubles intérieurs. En effet, l'année 1948 a été marqué par de nombreuses grèves, en particulier à Bulawayo. Le SR ACR s'organise alors en trois squadrons (A, B et C) implantés à Bulawayo, Gwelo et Salisbury (aujourd'hui Hararé1). En 1950, le SR ACR se muscle avec l'arrivée de vingt T17 Staghound. En 1953 est créée la Fédération de Rhodésie qui englobe la Rhodésie du Nord, la Rhodésie du Sud et la colonie du Nyasaland. En 1956 le SR ACR est dissout. Les Marmon Herrington sont transférés à la Field Reserve Reconnaissance Unit2 de la British South Africa Police (BSAP), la police rhodésienne. Mécaniquement très fatigués, six sont remis en état en cannibalisant les autres. Peu efficaces dans leur rôle de véhicules anti-émeute, ils servent pour l'essentiel à montrer que la police est là et à calmer les ardeurs des émeutiers les plus belliqueux. Quant aux Staghound, elles sont transférées aux deux bataillons3 du Royal Rhodesia Regiment (RRR).

   L'organisation d'un parti nationaliste noir rhodésien en 19574 puis les événements du Katanga (province du Congo-Kinshasa qui fait sécession quelques jours après l'indépendance du Congo), et enfin les émeutes qui éclatent dans les townships de Salisbury avant de s'étendre à Bulawayo, incitent les autorités de Rhodésie du Sud à constituer des unités régulières blanches. Il s'agit de contrebalancer les unités régulières noires5 du Rhodesian African Rifle (RAR) et d'éviter toute sédition unilatérale noire au sein de la fédération. A partir de 1960, trois unités sont donc formées dans la matrice de la No. 1 Training Unit6, dont ce qui devient en février 1961 le Rhodesian Armoured Car Regiment (Selous Scouts7) (RhACR). En dépit de sa désignation de « régiment », le RhACR ne comprend qu'un A Squadron doté de Ferret8 basé à Ndola (aujourd'hui en Zambie). En septembre, des Ferret sont acheminés en Rhodésie du Nord à la frontière avec le turbulent Katanga. Dans le même temps émergent deux nouveaux mouvements nationalistes noirs (davantage d'informations figurent dans l'article de Batailles & Blindés). Le 14 décembre 1963, est dissout l'éphémère RhACR (Selous Scout) alors que se préparent les indépendances de la Rhodésie du Nord et du Nyasaland. Ces événements signent la fin de la Fédération et la répartition de ses moyens militaires, pour l'essentiel entre la Rhodésie du Nord et la Rhodésie du Sud. La première reçoit vingt-huit Ferret et la seconde dix plus tous les Staghound. En Rhodésie du Sud, les Ferret sont dispersés entre les unités. Ainsi, quatre d'entre-eux sont-ils attribués au 1 RLI, quatre autres vont au 1 RAR9. Les deux derniers sont placés en maintenance. En revanche, les Staghound, à bout de souffle10 et dont le maintien en service est jugé trop onéreux, sont dépouillées d'une partie de leur équipement de bord (à commencer par les radios) et stockées à Salisbury en vue d'être ferraillées.

Guerre de sécession en Rhodésie

   Le Nyasaland accède à l'indépendance le 6 juillet 1964. Il devient le Malawi. Il est suivi de la Rhodésie du Nord le 24 octobre 1964 qui devient la Zambie. Le tour de la Rhodésie du Sud approche désormais : un pays indépendant avec à sa tête un pouvoir noir représentatif de la majorité de la population. Toutefois, le gouvernement de Rhodésie, pour l'essentiel composé de Blancs sous l'égide du Premier ministre Ian Douglas Smith11 ne l'entend pas de cette oreille. Alors que le territoire est très autonome depuis 1922, est estimé que celui-ci est souverain. Smith juge que le processus en cours, sous la « direction » de la Grande-Bretagne, est une trahison12. En outre, cette indépendance cristallise les peurs de la minorité blanche, épouvantée quant à une mainmise noire qui s'accompagnerait d'un chaos similaire aux sanglants événements du Katanga. Angoisse que vérifient les premières actions armées de groupes aux motivations confuses, entre le banditisme crapuleux et le nationalisme via le terrorisme13. Que vérifient également la bisbille entre groupes du ZAPU et du ZANU, distinctement rivaux et dont les militants sont désormais accueillis en Tanzanie14, et même plus loin en Europe de l'est et en Chine. Ils y sont endoctrinés au marxisme et aux théories révolutionnaires puis à la guérilla. Rien d'étonnant, donc, à ce que le 1 RLI soit engagé dans l'exercice Flick Knife au scénario prémonitoire, du 9 au 17 mai 1965. Cet exercice évoque l'infiltration, au nord-est du territoire, par des bandes d'une organisation hostile, bien armées, perpétrant des actes de sabotage. Les « terroristes » sont représentés par des hommes du 2 Commando (No. 2 Cdo). A cette date, les Ferret de la Recce Troop du Support Group15 sont augmentés depuis janvier des quatre autres Ferret dont disposait jusqu'alors le 1 RAR. Ils sont répartis entre les No. 1 et No. 3 Cdo à l'occasion de Flick Knife.

   Dans ce contexte délétère, le gouvernement de Ian Smith annonce unilatéralement l'indépendance de la Rhodésie le 11 novembre 1965 (Unilateral Declaration of Independence – UDI). Pour Londres, cette décision est totalement illégale. Aussi les séditieuses autorités rhodésiennes redoutent-t-elles une intervention armée britannique. Quelques jours avant l'UDI, Salisbury mobilise donc ses maigres forces. Parmi les plus loyales, figure le 1 RLI et les Ferret de sa Recce Troop désormais au nombre de neuf16 (avec un Ferret sorti d'atelier de maintenance sur les deux qui s'y trouvent début 1965). S'ajoutent les Marmon Herrington de la BSAP (entité elle aussi considérée comme loyale dans son ensemble). D'aucuns se souviennent alors des Staghound. Un an plus tôt, le Support Group du 1 RLI s'est efforcé d'obtenir les vieilles automitrailleuses à des fins d'entraînement. La requête est tout d'abord rejetée. Cependant, avec l'UDI, Salisbury prend très au sérieux l'hypothèse d'une opération aéroportée britannique. Celle-ci serait couplée à une offensive terrestre menée depuis la Zambie. Il lui faut donc faire flèche de tout bois afin d'étoffer son rachitique dispositif défensif. A partir du 9 novembre, tant bien que mal, deux des Staghound décrépites sont reconditionnées au profit du Recce Troop du Support Group du 1 RLI, en cannibalisant des pièces de rechange sur les autres véhicules. Seuls deux hommes du Recce Troop connaissent le fonctionnement des T17 ! En hâte, ils forment donc le « noyau » de deux équipages ad'hoc qui sont chargés d'escorter des véhicules-radios de la Royal Rhodesian Air Force (RRAF) jusqu'à Kariba. En cours de route, les freins d'une des T17 rendent l'âme, définitivement. Or, les arrêts sont nombreux car les véhicules-radios tombent fréquemment en panne ! Faute de mieux, un des membres d'équipage s'installe donc sur l'arrière brûlant du blindé, avec deux blocs de béton. Lorsque le convoi s'immobilise, il saute prestement pour placer les cales improvisées sous les roues de la Staghound !

   Le périple est interminable : par la route, Kariba est à environ 350 kilomètres au nord-ouest de Salisbury ! La ville doit impérativement être tenue. Elle constitue un point stratégique. Située côté rhodésien du fleuve Zambèze qui trace la frontière avec la Zambie, bénéficiant d'une piste d'aviation, elle verrouille l'itinéraire principal en direction de Salisbury. Si les Britanniques (ou moins probablement, les Zambiens) entrent en lice, ils doivent impérativement s'en emparer avant de foncer sur la capitale sécessionniste... Afin d'empêcher l'atterrissage d'avions de transport anglais, les Land Rover et Bedford du RLI sont garés en travers de la piste. Des tranchées sont difficilement aménagées dans un sol dur comme de la pierre tandis que sont positionnées les Ferret et Staghound. Les canons des deux T17 sont approvisionnés, à raison de... six obus perforants par véhicule, grâce à des caisses de munitions estampillées « Fort Worth Texas 1941 » retrouvées peu avant ! L'UDI est célébrée par un coup de canon de 37 mm que tire une des Staghound, pour essai (et en guise d'avertissement), en direction de la Zambie. Avec une conséquence : la culasse est gravement endommagée ! Finalement, les Britanniques n'interviennent pas. Ils estiment que le déclenchement d'une telle opération exigerait des moyens dont ils ne disposent pas immédiatement, qu'il impliquerait une forte opposition armée et une probable guérilla notamment de la part des SAS rhodésiens. L'option politique est donc privilégiée contre Salisbury. De fait, dans un premier temps, la Rhodésie ne perçoit pas comme essentiel le développement de forces blindées. Début 1966, celles-ci se limitent au Support Group du 1 RLI. Celui-ci n'aligne que cinq Staghound qui sont finalement rétrocédées au commandement de l'Army, partagés entre les Recce Platoon des 1 et 2 Battalion du Rhodesian Regiment (RR). La Recce Troop du 1 RLI conserve cependant les Ferret.


Prochains billets et bibliographie pour l'article

   La suite, et en particulier la question des opérations, est développée dans Batailles & Blindés n°72. Quant aux opérations motorisées des forces spéciales rhodésiennes, rendez-vous ici la semaine prochaine ! Une nouvelle fois, je remercie tout particulièrement John Wynne Hopkins et Gerry Van Tonder dont l'aide a été précieuse. Je renouvelle aussi mes remerciements à ceux qui n'ont pas souhaité être cités. Quant aux ouvrages consultés pour la réalisation de l'article, du billet ci-dessus et de ceux à venir, les voici :

ABBOT Peter & BOTHAM Philip, Modern African Wars (1) Rhodesia 1965-1980 Osprey Publishing 1986
BALAAM Andrew, Bush War Operator – Memoirs of the Rhodesian Light Infantry, Selous Scouts and beyond, Helion 2014
BAXTER Peter, Selous Scouts – Rhodesian Counter-insurgency specialists Helion 2011
BAXTER Peter, Bush War Rhodesia 1966-1980, 30°South Publisher 2014
BHEBE Ngwabi, The ZAPU and ZANU guerrilla warfare, Mambo Press 1999
BHEBE Ngwabi & RANGER Terence, Soldiers in Zimbabwe's Liberation War, University of Zimbabwe 1995
ELLERT H., The Rhodesian Front War Counter-insurgency and guerrilla warfare 1962-1980, Mambo Press 1989
GRANT Neil, Rhodesian Light Infantryman 1961-1980, Osprey Publishing 2015
HELMOED-RÖMER Heitman, Surviving the ride : a pictorial history of South African-manufactured armoured vehicles, 30°South Publisher 2014
LOCKE Peter & COOKE Peter, Fighting vehicles and weapons of Rhodesia 1965-1980, P&P Publishing 1995
MOORCRAFT Paul & McLAUGHLIN Peter, The Rhodesian War – A military History, Pen & Sword 2008
REID-DALY Ronald (LtC), Selous Scouts : top secret war, Galago 1982
STIFF Peter, Taming the landmine, Galago 1986
TURNER John W., Continent ablaze – The insurgency wars in Africa 1960 to the present, Arms and Armour 1998
VENTER Al J., The Zambezi Salient – Conflict in Southern Africa, The Devin-Adair Company 1974

De très nombreux sites Internet, à commencer par les blogs de JohnWynne Hopkins et celui de Peter Baxter, ont été consultés, mais aussi les travaux du Docteur J.R.T. Wood et bien sûr ceux de Gerry van Tonder. 

 
1 Capitale du Zimbabwe.
2 Plus simplement appelée « Reconnaissance Unit ».
3 1 RRR et 2 RRR, constitués de « territoriaux » (réservistes) blancs
4 Le Southern Rhodesian African National Congress de Joshua Nkomo.
5 Avec des cadres blancs.
6 Le 1 Battalion du Rhodesian Light Infantry (1 RLI) et le C Squadron du Special Air Service (SAS).
7 Du nom de Courtney Selous, un explorateur du XIXème siècle.
8 De 30 à 38 selon les sources sont livrés en 1960.
9 1 Battalion du Rhodesian African Rifle.
10 Elles ont déjà servi au cours de la Deuxième Guerre Mondiale.
11 Elu à ce poste le 14 avril 1964.
12 D'autant plus que les Blancs de Rhodésie ont payé un lourd tribut lors de la Seconde Guerre Mondiale.
13 A l'image de l'assassinat d'un fermier à un barrage routier en juillet 1964 par le « gang des Crocodiles », lié au ZANU.
14 Où trouve refuge le ZAPU après avoir été déclaré illégal en 1962 en Rhodésie ; le ZANU sera déclaré illégal deux ans plus tard, en 1964.
15 En 1964, le 1 RLI a été réorganisé en tant qu'unité commando, ses éléments de reconnaissance et d'appui sont alors rassemblés au sein d'un Support Group qui s'articule en une Reconnaissance Troop (Recce Troop) et une Mortar Troop (mortiers).
16 En deux sections de quatre véhicules + un pour le chef de troop.

vendredi 19 février 2016

Revue de détails : ORGANISATION TACTIQUE ET METHODES DE COMBAT DE L'ETAT ISLAMIQUE - Mise à jour





  De nombreux travaux en cours font que pour l'heure, peu de choses sont ajoutées.

  Parmi ces travaux, j'ai terminé l'un d'eux aujourd'hui même, à savoir une réactualisation de l'étude sur l'organisation tactique et les méthodes de combat de l'Etat islamique, dont la première version avait été mise en ligne le 21 mai 2015. La nouvelle version bénéficie d'observations effectuées au cours des neuf mois écoulés ainsi que de l'exploitation de nouveaux documents collectés.

  En espérant que ce travail contribuera à éclairer les raisons des victoires passées de l'EI tout en aidant à mieux discerner comment vaincre militairement l'organisation jihadiste (cet objectif n'étant qu'une infime partie du problème). La nouvelle version est téléchargeable ici ou bien accessible directement sur ce blog :


samedi 14 novembre 2015

Terrorisme : COMPRENDRE L'OPERATION JIHADISTE A PARIS


Paris, nuit du 13 au 14 décembre 2015 (Via réseaux sociaux/DR)




L'attaque lancée par plusieurs jihadistes contre Paris dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015 n'a rien d'inédite. Tout du moins, si la méthode est nouvelle en France, elle ne l'est pas dans l'histoire récente1 de la guerre hybride (ou de la guerre non-linéaire comme elle est aussi parfois judicieusement définie). Si l'on fait abstraction de l'émotion et si l'on réfléchit cliniquement au-delà de la tragédie elle-même, le massacre pourrait représenter une évolution de la compréhension et du traitement du jihadisme contemporain, avec une ennemi enfin défini par les autorités politiques.


Deux précédents en 1997 et 2008

Deux carnages marquent la funeste chronologie des opérations hybrides, avec une dimension qui entremêle indissociablement actions militaires et terrorisme. Chronologie qui inclut une kyrielle d'autres attaques du même genre (avec plus d'un tueur), bien que plus modestes, en Afghanistan, en Irak, en Syrie. Le premier de ces deux carnages survient à Louxor (Egypte). Le 17 novembre 1997, six jihadistes de la Gamaa al-Islamiya (liée aux Frères musulmans) assassinent 62 personnes (une majorité de touristes). Les terroristes se suicident ensuite, dans une cave. La seconde hécatombe « de référence » se déroule durant trois jours, du 26 au 29 novembre 2008. Dix jihadistes lancent dix attaques à Bombay (Inde). Ils massacrent 173 personnes et en blessent 312 autres. Neuf des dix hommes sont tués, le dixième, capturé, sera exécuté le 21 novembre 2012. Les auteurs appartiennent au Lashkar e-Taiba, proche d'al-Qaida. Ils ont reçu un entraînement militaire basique (armes légères et explosifs) au Pakistan.


Soft target, le multiplicateur de force des terroristes

Les attentats de janvier 2015 à Paris s'inscrivent dans cette logique hybride, mais avec un « succès » relativement limité. Soulignons que, contrairement à ce qui est trop fréquemment allégué, le résultat de ce type d'opération d'une violence extrême n'est pas nécessairement corrélé à une préparation exceptionnelle de tous les membres du groupe. Le degré de vulnérabilité de la cible (« soft target »2 dans la nomenclature anglo-saxonne) augmente d'autant les « performances » de l'assaillant. Le fanatisme et la « chance » sont d'autres facteurs tout aussi prépondérants que le professionnalisme3. Ainsi ne suffit-il que d'un planificateur un peu plus chevronné que les autres, d'une bonne discipline (notamment pour tout ce qui concerne les règles de sécurité quant à la communication entre les membres/cellules du groupe) et de savoir manier une Kalachnikov (ce qu'apprennent facilement des adolescents dans nombre de pays). En résumé, plus une cible est vulnérable plus une attaque pourra être sanglante sans nécessairement impliquer des super jihadistes. Efficaces face à des civils désarmés, les jihadistes qui ont frappé Paris ont été incapables d'affronter durablement les services de sécurité.


Gestion de la crise

Soulignons également que la gestion immédiate de la crise par les autorités politiques a été admirable, avec les bonnes décisions prises rapidement. Les services de sécurité ont contrôlé tant que faire se peut alors que la situation était cauchemardesque. Les services de secours ont eux aussi fait preuve de la même efficacité. Ce scénario est l'un des pires (outre les POM, POM simultanées, attentats NBC) et pourtant, très vite, les uns et les autres étaient en place, déployés au bon endroit avec une concentration de moyens. Dans ce genre d'attaque en zone urbaine, le nombre de victimes est inévitablement considérable. Or, si le bilan n'a pas été plus lourd, c'est parce que les autorités politiques, les services de sécurité et de secours ont fonctionné en parfaite synergie. Dernier point : l'attitude des médias a été très différente de celle qui avait prévalu lors des actions jihadistes de janvier 2015. Cette fois-ci, tous paraissent avoir été responsables.


Les attaques suicides, une tactique

Le recours aux attaques suicides à partir desquels se déclenche l'opération est depuis quelques années un « classique » en Afghanistan, en Irak et en Syrie, parfaitement maîtrisé par l'Etat islamique4. Les combattants les moins valables (ceux qui sont considérés comme les moins fiables au front, les plus jeunes, les plus instables, les « pieds nickelés »...) y sont prioritairement sacrifiés. Le choc physique (destruction des postes de commandement, des dispositifs défensifs...) et la stupeur morale (« décapitation » de la chaîne de commandement, effroi, frayeur...) induits par l'explosion ouvrent la route aux combattants dotés d'armes légères qui s'infiltrent alors, très mobiles, fondant ensuite sur les objectifs qui leur ont été assignés. Plusieurs attaques-suicides peuvent se produire afin de saturer les défenses adverses, d'augmenter la confusion mais aussi pour détourner l'attention de l'action principale qui, elle, se produit ailleurs. Notons – cliniquement – que les actions autour du stade de France ont été des échecs. Elles n'ont pas paralysé la chaîne de commandement, elles n'ont pas drainé des moyens de sécurité policiers et civils qui auraient ensuite manqué dans l'est parisien.


Les prise d'otages massives (POM)

Les prises d'otages massives (POM) à l'instar de celle de l'école de Beslan (Ossétie du nord, 1er septembre 20045), de celle d'In Amenas en Algérie (16 au 19 janvier 20136) ou du Westgate (Kenya, 21 au 24 septembre 2013, 68 tués) diffèrent lorsqu'elles constituent l'opération à part entière. Elles se déroulent alors en un seul lieu délimité (bâtiment ou complexe, train, métro...), sans réel préalable en-dehors dudit lieu7. Cependant, une POM est souvent partie intégrante de ce type d'opérations, en tant qu'étape planifiée ou de circonstance. Elle constitue généralement le point final de l'action pour le groupe (ou l'un de ses éléments) en charge. Mais la fin d'une action et l'élimination du groupe (ou de l'un de ses éléments) ne signifie pas nécessairement la fin d'une opération.


Une opération et des actions : la judicieuse décision de l'état d'urgence

Une opération hybride d'envergure se compose de plusieurs actions distinctes (qui, dans leur ensemble, constituent ladite opération). L'opération lancée dans la soirée du 13 novembre 2015 dans l'est parisien comprend ainsi une suite d'actions : les attentats-suicides tout d'abord, les mitraillages aveugles ensuite8. D'autres actions pourraient être programmées dans le cadre de la même opération. Une autre opération pourrait être déclenchée par un autre groupe (en région parisienne, dans une autre ville française). A quoi s'ajoute la possibilité d'actions « annexes » initiées par l'opération mais sans lien avec cette dernière ou avec le groupe impliqué. A savoir qu'il existe un risque non négligeable que des individus motivés par le « succès » de l'opération à Paris perpètrent des actes terroristes en étant inspirés par une « dynamique jihadiste ». En conséquence de quoi, le déclenchement de l'état d'urgence se justifie pleinement. La décision est judicieuse.


Armée et terrorisme

L'opération de la nuit du 13 au 14 novembre 2015 démontre tragiquement ce qui n'a pas été assez entendu depuis les attentats de janvier : le terrorisme est une méthode de combat qui s'inscrit dans une logique de conflit. Le terrorisme est l'épiphénomène d'une cause et non la cause. Il est la partie d'un tout complexe. A ce titre, parler d' « armée terroriste » comme l'a fait le Président de la République constitue un progrès. Paradoxalement, c'est aussi un non sens, qui rend plus difficile la définition de l'ennemi. En effet, une armée peut mener des actions terroristes (par le biais de ses forces spéciales). Mais une armée n'est jamais spécifiquement terroriste.


L'armée terroriste d'un Etat islamique ?

Parler d'« armée terroriste » ouvre la porte à une contradiction. Jusqu'alors, le pouvoir français a résolument (et justement) rejeté l'idée d'un Etat islamique. L'EI est une organisation9, pas un Etat. D'autres organisations insurgées avec une forte assise territoriale ont existé avant elle (UNITA en Angola, Tamouls au Sri Lanka, Talibans au Pakistan et en Afghanistan...)10 mais sans être des Etats. Or, selon ce que l'on entend en droit international, une armée sert un Etat. Dès lors, évoquer une « armée terroriste », c'est reconnaître implicitement que l'EI est un Etat ! L'EI n'est pas pas un Etat. Il s'agit d'une organisation islamiste avec des entités religio-politiques (instances religieuses, administratives, éducatives, sociales...) et des entités jihadistes (combattantes). Il est donc plus juste de dire que l'Etat islamique est une désignation et non une qualité et que, de fait, l'organisation en question aligne des combattants (qui n'hésitent pas à recourir au terrorisme) et non une armée.


« Un acte de guerre » : légitimation en droit international des actions armées de la France

Autre évolution notable, le Président François Hollande parle d'un « acte de guerre ». C'est sans doute pourquoi il parle aussi d'« armée terroriste ». Sans cela, la frontière entre les rigides catégories de conflit armé international et conflit armé non international n'est pas clairement tracée. Ce flou a d'ailleurs conduit à un début de polémique (stupide) sur la légitimité de l'intervention aérienne française au-dessus de l'Irak et de la Syrie. Désormais, puisqu'il y a « acte de guerre » orchestré par une « armée », la notion de conflit armé international devient implicite. En conséquence de quoi, peut être mise en branle la machine onusienne avec d'éventuelles résolutions du Conseil de Sécurité. Peuvent être intensifiées les frappes. Peuvent être planifiées et déclenchées des opérations spéciales aéroterrestres ponctuelles, à l'instar des raids américains. Peuvent être éliminés les chefs d'un ennemi enfin davantage défini, ainsi que le préconise la doctrine contre insurrectionnelle française.


Les mots « acte de guerre » prononcés par François Hollande sont bien davantage qu'une formule. Ils relèvent du droit international et pointent le viseur sur l'Etat islamique. L'ennemi étant désormais considéré comme tel, il devient possible de le vaincre. Mais sans oublier que ce genre de conflits se remporte par le plus endurant des deux belligérants dans la durée. Sans oublier non plus que la guerre contre le jihadisme n'implique pas uniquement les armes. Elle ne saurait être autre que globale, avec un retour aux fondamentaux de l' « action politique » et de l' « action militaire ». Cette guerre n'est pas perdue à condition de la mener en ayant à l'esprit un des principes édictés par Clausewitz : « Si nous voulons terrasser l'adversaire, nous devons proportionner notre effort à sa résistance. Cette résistance s'exprime par un produit dont les facteurs ne peuvent se séparer, savoir : la grandeur des moyens disponibles et la force de la volonté. »


 
1 Si l'on remonte plus loin dans le temps, des opérations relativement similaires étaient menées par le Viet Cong dans les zones urbaines du Sud Vietnam, par exemple à Saigon en février 1968 lors de l'offensive du Têt avec des actions contre des entités militaires et civiles.
2 « Cible molle ».
3 Les terroristes de Bombay n'étaient pas des « super combattants »,
5 Au moins 344 tués dont 186 enfants.
6 37 otages et 29 terroristes tués.
7 Avec des nuances pour In Amenas, la POM n'étant pas l'objectif initial des jihadistes.
8 Et probablement des actions de repérage en amont, ne serait-ce que la réflexion quant au choix de la date.
9 Et utiliser le nom dont elle s'affuble n'est pas la respecter, mais simplement un souci de précision scientifique.
10 Voir Tordre le cou au mythe de l'invincibilité de l'Etat islamique ; http://conops-mil.blogspot.fr/2015/03/tordre-le-cou-au-mythe-de.html

vendredi 12 juin 2015

LA BAIE DES COCHONS (Batailles & Blindés) & LA GENESE DE L'ARME BLINDEE CASTRISTE






  Une quinzaine de jours plus tôt a été publié mon premier article pour Batailles & Blindés (au passage, merci aux éditions Caraktère !), consacré aux engagements des blindés lors de l'opération de la Baie des Cochons, du 17 au 19 avril 1961. Bien que portant sur une bataille de faible ampleur, outre son importance symbolique, celle-ci est passionnante de par sa richesse tactique : une opération amphibie et aéroportée, des opérations aériennes (voir le très bon article de Santiago Rivas dans Aérojournal n°47 à ce sujet), des opérations spéciales, des combats qui confinent parfois à la guerre hybride (entre les Brigadistas et les miliciens débraillés et mal armés). Elle représente de quoi grandement satisfaire à la fois les amateurs de wargames (avec figurine ou encore, les adeptes de SPBMT) et à la fois les passionnés de combats blindés méconnus.

 En complément, ce qui suit offre quelques considérations sur la genèse de l'arme blindée cubaine après la Révolution. Je les ai concoctées à partir de multiples documents déclassifiés de la CIA (FOIA), ainsi que de nombreux témoignages de tankistes cubains parus dans la presse cubaine et de quelques éléments d'histoire officielle. Concernant les vétérans cubains (de la Révolution à l'Angola), si leur vision est fragmentée, perçue par le "bout de la lorgnette", elle n'en reste pas moins très informative au sujet de l'entraînement et des tactiques. En revanche, empreinte de propagande indigeste, elle est à considérer avec prudence en ce qui concerne le moral ou encore les commentaires sur la valeur de l'adversaire, les pertes infligées (et celles subies), etc... C'est d'ailleurs avec cette logique de nuance que j'ai rédigé l'article "Hasta la victoria siempre !". J'ai décortiqué les actions point par point tout en les considérant dans la globalité de la bataille. Au bilan, par exemple, à l'évidence aucun Sherman n'a participé à la contre-attaque. Ou encore, les chiffres des pertes blindées ne correspondent pas exactement à ceux avancés et répétés depuis plus de cinquante ans.

  Bonne lecture et merci pour les commentaires sympathiques qui m'ont été adressés quant à l'article dans Batailles & Blindés !


Un des A34 Comet pris par les révolutionnaires cubains aux forces de Fulgencio Batista lors du "défilé de la victoire" le 1er mai 1959 à la Havane. Au moment de l'opération de la Baie des Cochons, quelques Comet sont toujours en service. En mauvais état mécanique et considérés comme moins puissants que les T-34/85 en cours de livraison, ils ne sont pas déployés contre les Brigadistas. (Collection Privée)

La genèse de l'arme blindée castriste

   Après la fuite de Batista, les forces insurgées ont récupéré l'ensemble des moyens blindés des gouvernementaux désormais déchus. Dans l'inventaire établi par la CIA en novembre 1960 figurent 12 chars légers M3A1, 7 chars M4A3(76)W, 15 nouveaux A34 Comet ainsi que 19 M3A1 Scout Car et une vingtaine d'automitrailleuses M8. Durant le conflit entre le régime de Batista et les insurgés de tous bords, la Havane s'est efforcée de développer son parc blindé : 8 autres Sherman que lui refusent les Etats-Unis (étant estimé que l'armée loyaliste serait incapable de les absorber) et les 15 Comet reçus en décembre 1958. Par ailleurs, des contacts avaient été pris avec l'Espagne pour l'acquisition de PzKpfw IV qui sont finalement vendus à la Syrie (peut-être via la Tchécoslovaquie) ! Par ailleurs, le Government of Cuba (GOC) songe à se procurer 6 chars légers M3A1 et 20 automitrailleuses M8 supplémentaires. Mais à l'instar des 8 Sherman, le projet n'aboutit pas. Le seul succès portera sur l'achat de 28 T17 Staghound par une délégation cubaine. Celle-ci se rend au Nicaragua le 1er février 1958 où elle obtient les blindés précédemment cédés à Luis Somoza1 par Israël. Vingt seront livrés au cours de l'année 1958.

   Début 1959, la plupart des chars légers ne sont plus opérationnels, seule une partie des M4A3(76)W fonctionnent ainsi que les Comet et les Staghound. Le 1er mai 1960, à l'occasion de la fête du Travail, défilent notamment Sherman et Comet. Les liens qui se tissent avec les pays proches de Moscou, tout spécialement la Tchécoslovaquie par l'entremise de l'URSS, permettent à Cuba de recevoir du matériel lourd moderne dès le mois de septembre 1960. Le 28 octobre est rapporté que 2 000 miliciens s'entraînent dans les environs d'une grande ferme de Pinar del Río de concert avec quatre chars d'origine soviétique. En novembre est estimé que Castro alignerait 40 chars moyens T-34/85, 10 canons d'assaut SU-100 et 60 transporteurs de troupes BTR-152 (en réalité, ils n'ont pas encore été livrés) auxquels s'ajoutent près de 600 jeeps dont une partie armées de mitrailleuses. 

  En février 1961, l'estimation est affinée2 mentionnant un total d'environ 102 T-34/85 (que les Cubains nomment fréquemment « Staline ») alors commandés ou attendus pour 1961, 21 chars lourds IS-2M (que les Cubains appellent « T-46 »), 50 SU-100 (désignés SAU-100) et 150 BTR-152 commandés. L'armement antichar est lui aussi considérable : 72 canons antichars M1943 de 57 mm (commandés), 78 canons de campagne de 76 mm M1942 (sur 120) et 9 canons antichars de 85 mm D44 (sur 24). L'infanterie profite quant à elle de quelques canons sans-recul (9 de 57 mm M18A1 et 4 de 75 M20) et surtout, de 28 M20 Super Bazooka reçus des Etats-Unis entre 1957 et 1958 et de 68 autres M20 obtenus en Italie. En toute logique, l'artillerie monte elle aussi en puissance. Pour assurer la mobilité des pièces lourdes, des tracteurs chenillés ATS-712 sont livrés. Début avril 1961, environ 35 000 tonnes d'armes sont arrivées à Cuba.

   A priori, les forces de Castro ne manquent donc pas d'armes. Cependant, la Tchécoslovaquie annonce en mai 1960 des difficultés pour produire l'énorme quantité de munitions destinées aux fusils semi-automatiques M52 et pistolets-mitrailleurs vz. 26, aux mitrailleuses de 7,92 mm ZB-53 (auparavant désignées vz. 37) et pièces antiaériennes quadruples de 12,7 mm M53. Les besoins sont considérables d'autant que s'organise la nouvelle armée depuis janvier 1959. Le 09 août est dissoute l'armée de Batista, remplacée par les Fuerzas Armadas Revolucionarias (FAR) qui compteront bientôt 32 000 hommes. S'ajoutent la Policía Nacional Revolucionaria (PNR ; quasiment une police militaire) de 9 000 hommes et en octobre 1959, une milice populaire – la Milicia Nacional Revolucionaria (MNR) - de plus de 200 000 hommes ! Nombre de bataillons de la MNR sont dotés d'un armement hétéroclite où se mélangent fusils à répétition M1903 Springfield et fusils semi-automatiques M52. Il faut donc songer à la standardisation au sein d'une même unité et donc, des rééquipements pas toujours heureux3.

   Mais le principal souci réside dans l'entraînement insuffisant qu'accentuent les purges dans les rangs des militaires de l'ex-GOC. Pour palier ce problème, des mesures ont été prises. Dès les premières semaines de 1960, des Cubains se rendent en Tchécoslovaquie, via des vols commerciaux, pour y apprendre le fonctionnement des T-34/85 et SU-100. Leur tâche n'est pas des plus aisés : aucun ne parle le Tchèque et plusieurs, notamment parmi les membres des futurs équipages de SU-100, ne savent ni lire, ni écrire ! Courant 1960, ces « étudiants » sont une centaine : aviateurs, artilleurs et bien entendu des tankistes. En août, leur nombre s'élève à environ 150.

   A Cuba, une école des chars est créée à Managua, non loin de la Havane. Les équipages s'y familiarisent tout d'abord avec les Sherman, aidés par quelques rescapés des purges. Les meilleurs éléments sont ensuite sélectionnés pour entamer les cours de formation sur les T-34/85 et SU-100 attendus avec impatience. Enthousiastes, vingt-cinq hommes se lancent dans l'aventure. Bien que rustiques et dépassés au début des années 1960, les nouveaux blindés représentent un bond en avant considérable par rapport aux vieux Sherman à bout de souffle. En février 1961, l'organisation des premières unités s'achève. Elles sont aussitôt dispersées en différents points considérés comme menacés : une compagnie à Isla de Pinos4, une dans l'Oriente et une à Pinar del Río. Dans la foulée sont entamées les deuxième et troisième sessions de formation destinées à trois nouvelles compagnies (deux de T-34/85 et une de SU-100). Lorsque survient l'invasion de la Brigade de Asalta 2506, leur préparation est loin d'être terminée. 

 
1 Président nicaraguayen.
2 Grâce au défilé du deuxième anniversaire de la Révolution cubaine.
3 Nombre de miliciens, en particulier ceux qui se sont battus dans l'Escambray contre les guérillas anti-castristes, sont mécontents de devoir rendre leur FAL (désormais réservé à l'armée régulière) remplacé par un M52 généralement peu apprécié.
4 Aujourd'hui Isla de la Juventud.