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samedi 10 juin 2017

Les jihadistes ont-ils tous des troubles mentaux ? Non (en chiffres).



Ananke Group a "tweeté" (@AnankeGroup) un article fondamental, que j'invite à lire très attentivement, au sujet de la compréhension biaisée de qui sont les terroristes. Est expliqué pourquoi cette compréhension est biaisée, car elle passe trop par le prisme de l'affect. Concernant l'excellent article signalé par Ananke Group, il est ici.

En écho, je cite quelques lignes extraites de mon livre Forces armées africaines. Dans la fiche-chapitre sur l'Algérie, j'évoque le phénomène guerrier en Afrique, en quoi le jihadisme appartient au phénomène guerrier. J'explique la mésestimation de la motivation idéologique, en soulignant toutefois que l'Islam ne saurait être résumé au jihad. J'expose par ailleurs les « mythes » qui se sont regrettablement greffés à la problématique des combattants volontaires de l'EI.

Pages 47 à 48
« En Occident, l'amalgame est constant au sujet de la motivation idéologique. Le fondamentalisme et la radicalisation sont allègrement confondus. Le fondamentalisme est assimilé au terrorisme, en oubliant notamment que le salafisme se décline en trois appréhensions de celui-ci : quiétiste, politique et jihadiste, en oubliant aussi que le jihadisme n'est pas que sunnite mais qu'il existe également chez les chiites. Donnons l'exemple des volontaires iraniens ou irakiens chiites, membres de nombreux groupes qui se battent en Syrie aux côtés des forces gouvernementales de Damas. En résumé, tous les salafistes ne sont pas des jihadistes. L'amalgame existe aussi à propos de la santé mentale des jihadistes.

En effet, il est difficile de convenir que ses compatriotes ou coreligionnaires sont capables des pires abominations, que des actions-suicides sont avant tout des actions de combat à fort impact psychologique, avec un sens stratégique ou parfois uniquement tactique. Il s'avère donc plus supportable de créer une distance incommensurable avec l'objet de l'horreur en se convaincant par exemple que les jihadistes de l'EI sont tous atteints de pathologies ou accessoirement de déficiences mentales.

Que cette caractéristique ne soit pas négligeable est un fait. Le rapport de discussions entre experts, sous l'égide d'Europol les 29 novembre et 1er décembre 20151, estime, selon les sources, à au moins 20 % le nombre de volontaires de l'EI souffrant de problèmes mentaux.

Cependant, si l'on considère une étude de l'Institut Montaigne datant de 2014 (Prévention des maladies psychiatriques : pour en finir avec le retard français ; chiffres de 20122), environ 20 % de la population française est atteinte de troubles psychiques. Rapporté à la population française, le nombre de volontaires de l'EI souffrant de ces troubles n'est donc qu'un reflet de la situation mentale en France. Pour élargir la perspective, ce pourcentage est sensiblement équivalent en Grande-Bretagne (en 2009), avec environ 25 % de Britanniques concernés (Mental health facts and statistics, Mind for better mental health3) par des troubles psychiques.

Pour ce qui est de l'Afrique, prenons le cas de la santé mentale en Tunisie, pays dont sont issus un grand nombre de volontaires jihadistes. En 2011 sont publiés des chiffres de 2005 (Santé mentale : la Tunisie en mode souffrance4 ; avec une situation qui, depuis, s'est encore dégradée) estimant que 52 % des Tunisiens souffrent de troubles psychiques (37 % avec troubles dépressifs et anxieux). En somme, les volontaires jihadistes ne sont pas plus atteints (voire moins, comme avec l'Angleterre ou la Tunisie) de troubles mentaux que les populations dont ils sont issus. »

L'étude d'Europol a pour objet de démontrer que les jihadistes sont « dérangés » ; manière simpliste de les appréhender. Cependant, une mise en perspective transversale, démarche chère à feu Bernard Fall, éclaire les choses sous un tout autre jour... L'affect rend certes la compréhension plus simple. Elle n'est pas pour autant plus vraie. »

2 Prévention des maladies psychiatriques : pour en finir avec le retard français, Institut Montaigne, 2014, http://www.institutmontaigne.org/res/files/publications/etude_sante_mentale_institut_montaigne.pdf
4 REKIK Samira, Santé mentale : la Tunisie en mode souffrance, Réalité, http://www.realites.com.tn/2013/12/sante-mentale-la-tunisie-en-mode-souffrance/

mercredi 7 juin 2017

Une intervention armée n'est pas la cause du terrorisme

La foule fuit la fusillade, à proximité du Westgate Mail au Kenya, 23 septembre 2013 (photo : Anne Knight via Wikicommons)

  L'idée que si "nous" n'avions pas attaqué les jihadistes, alors ils ne nous attaqueraient pas, est emblématique d'un décalage terrible entre la réalité et les perceptions de cette réalité. En ce qui "nous" concerne, il implique de rappeler que, par exemple, l'attentat contre le Musée juif de Bruxelles, le 24 mai 2014 ne saurait être corrélé à des frappes aériennes contre l'EI puisque celles-ci débutent en août 2014...

  Dans le livre, j'évoque la problématique du déclenchement d'une guerre et de sa nécessaire préparation, à propos de l'intervention kényane en Somalie. J'y analyse aussi qu'une intervention, comme celle du Kenya, déclenche un danger (que je compare à un explosif), mais qu'elle ne le crée pas, à savoir que ce danger existe déjà, avec tout ce que cela implique en termes de risques de voir l'explosion se produire, d'une manière ou d'une autre (et donc, même sans intervention). Même sans être intervenus contre l'EI, subir des actions de l'EI n'aurait été qu'une question de temps.

Pages 440 à 441 : les lacunes kényanes mises en perspective

   Après le Westgate et l'université de Garissa, El Adde est une autre grande tragédie du Kenya. La bravoure des militaires qui défendent le camp ne doit pas être mise en cause. La fulgurance et la violence de l'attaque ne leur laisse aucune chance. Reste que la défaite d'El Adde doit à un manque d'entraînement, de préparation et d'adaptation.

   Pour autant, la responsabilité stratégique n'incombe pas qu'aux autorités politiques et militaires. La société civile kényane porte elle aussi sa part de responsabilité, à commencer par les médias généralistes. Si ceux-ci ont un rôle sain, en portant à la connaissance de l'opinion publique les dérives des autorités politiques et militaires, leur abyssale méconnaissance des questions de sécurité et par extension, de défense, nuit à la cruciale résilience pour affronter un ennemi comme les Shabaab.
 
  Ainsi, la judicieuse acquisition de blindés légers VN-4 armés pour la police kényane a-t-elle provoqué une levée de boucliers début 2016 quant à la militarisation des forces de police (des MRAP CS/VP3 Bigfoot seront quant à eux livrés à partir de mai 2016).

  Or, face au danger de commandos jihadistes dotés d'armes automatiques (en sus des fusils d'assaut, des mitrailleuses PKM, des lance-roquettes antichars RPG-7 ou encore des fusils de précision SVD), ces véhicules sont indispensables. Ils peuvent amener à pied d’œuvre les unités d'intervention alors que les terroristes tiennent sous leur feu les axes d'approche (comme à Garissa, le 2 avril 2015).
 
  Enfin, il serait inique de pointer du doigt le Kenya comme cas d'école d'impéritie face au jihadisme et aux méthodes de combat utilisées par les jihadistes, tout comme il serait inique de voir les forces armées africaines au travers des déficiences kényanes.

   L'attitude française – et plus globalement européenne – après l'engagement en Afghanistan n'est pas plus brillante que celle du Kenya. Les attentats de janvier et novembre 2015, de mars 2016 en Belgique et encore juillet 2016 en France, témoignent que la non-anticipation stratégique se cultive y compris au nord de la Méditerranée.

   En France, à l'affaiblissement des outils de renseignement (catastrophique réforme du renseignement intérieur) et à l'affaissement des capacités militaires sous Nicolas Sarkozy font écho l'amateurisme politique en matière d'antiterrorisme pendant le mandat de François Hollande, sanctionné par les attentats mentionnés. La justice n'est pas au diapason du ministère de l'Intérieur. Au sein de celui-ci, les policiers manquent de moyens humains et matériels, d'entraînement.
 
  Des mesures résolues auraient dû être prises avant même les premières frappes aériennes françaises contre l’État islamique en Syrie. Au regard de cela, les décideurs kényans ne sont donc pas plus « mauvais » que leurs homologues occidentaux.
 
  Quant à l'idée que les attentats perpétrés par les Shabaab ne seraient qu'une inévitable conséquence de l'opération Linda Nchi, il convient de rappeler qu'une intervention extérieure n'est pas nécessairement la cause d'un danger terroriste quand cette menace existe auparavant.
 
  Si une telle opération déclenche effectivement le danger terroriste, les explosifs comme le détonateur sont déjà en place. En d'autres termes, une intervention étrangère n'est qu’un élément déclencheur et non la cause directe. Bien que relevant de l'hypothèse, il y a fort à parier que les Shabaab auraient, pour une raison ou pour autre, frappé le Kenya même sans l'opération Linda Nchi.
 
  Mais une intervention extérieure se pense en ayant à l'esprit que si l'ennemi jihadiste est frappé impitoyablement, en retour il frappera lui aussi. Il ne le fera pas timidement ou en respectant des règles qui ne sont pas les siennes, qu'elles soient tactiques ou humanitaires.

mardi 30 mai 2017

Les jihadistes de l'EI ont-ils peur de se battre contre des femmes ? Non.

 
Non, les jihadistes ne sont pas d'invétérés drogués au captagon, mythe parmi d'autres qui a la vie dure. Mythe qui fait écho, ainsi que le déplore Wassim Nasr (@SimNasr) à celui des jihadistes qui auraient « peur » de combattre contre des femmes. Mythe et rien d'autre, car cette idée ne repose sur aucun fait, juste une affirmation d'une Kurde ensuite relayée sans vérification.

« Est répété à l'envi dans les médias que les jihadistes de l'EI auraient peur d'affronter les combattantes des YPG (ou les femmes des Forces Nationales de Défense1 syriennes). Pour « belle » qu'elle soit, cette histoire ne repose que sur les propos d'une milicienne des YPG, à l'été 2014, amplement relayés ensuite2. Or, aucun texte sacré de l'Islam ne mentionne qu'un jihadiste qui serait tué par une femme combattante se verrait refuser le paradis ; absolument rien dans la Sunna, pas l'ombre d'un hadith, et encore moins dans le Coran. A ma connaissance aucun jihadiste n'a confié sa peur de « croiser le fer » avec une femme kurde, pas une déclaration sur les réseaux sociaux n'a confirmé – même a minima – cette rumeur. Les choses sont simples : un jihadiste tué au combat est un martyr, peu importe s'il est tué par une femme. En outre, un fait m'interpelle. Les unités kurdes sont de trois types : exclusivement masculines, exclusivement féminines ou mixtes, tandis que la proportion de combattantes est élevée. Grands sont donc les risques qu'ont les jihadistes de « tomber » sur une unité kurde composée de femmes. Je m'interroge alors : si cette peur était aussi prononcée qu'il est dit, pourquoi les lignes de l'EI ne se sont-elles pas effondrées sitôt que les Kurdes sont massivement entrés en action ? Pourquoi le siège de Kobané a-t-il été si long ? La réponse me semble évidente : belle histoire mais légende dans son ensemble3. »
Extrait de : Les femmes et le jihad.
 
1 FND ; voir mon étude sur les forces armées syriennes 2011-2014.
3 Le cas particulier n'est pas exclu. Mais encore une fois, absolument aucun texte sacré n'étaie cela. Voir http://www.vox.com/cards/isis-myths-iraq/isis-female-soldiers

lundi 29 mai 2017

Al-Qaïda se renforce et survivra à l'État islamique

 
Photo de l'avis de recherche de Saïf el-Adel (dans le courant des années 1980). Considéré avec suspicion par certains au sein d'al-Qaïda du fait d'un long exil « protégé » en Iran, il ne « préside » AQC que le temps de la nomination d'al-Zaouahiri. Perçu comme plus « viril » qu'al-Zaouhiri, bien davantage préoccupé par les questions opérationnelles en raison de sa formation dans les commandos égyptiens, Saïf al-Adel aurait probablement fait évoluer al-Qaïda très différemment s'il était resté. Dans tous les cas, rien ne dit qu'al-Zaouahiri restera éternellement à la tête de l'organisation ; un jeune aux « dents longues » ne manquerait pas d'appréhender la rivalité avec l'EI d'une toute autre manière. (Source : FBI)

Note : je reposte ici un extrait (et une des photos) d'un très long billet écrit en mars 2015, « Tordre le cou au mythe de l'invincibilité de l’État islamique ». Il ne s'agit pas de démontrer bêtement « à quel point j'avais raison », mais de déplorer qu'en dépit de la bonne volonté étatique affichée, rien ne change véritablement. Ainsi, le Président de la République parle de « groupements terroristes », alors que le terrorisme n'est pas une idéologie, mais une méthode de combat. La prudence vis-à-vis du concept du « jihad » dans son acception de « jihad mineur » (la guerre physique) est louable mais finalement primaire. Ce flou quant à la définition de l'ennemi1 (lui-même complexe de ses différences régionales et culturelles, de ses motivations profondes, de ses fragmentations diverses) conduit à justifier la priorité donnée à la lutte contre l’État islamique. La création d'une « task force » dédiée à cette mission concrétise ce choix. Or le jihadisme ne se résume pas à l'EI, il ne se limite pas qu'à cette entité. L'EI « moyen-oriental » se compose lui-même de groupes et d'acteurs dont la loyauté est fonction des succès (et défaites). Cette situation se vérifie plus encore en Afrique où les accointances et où les passages d'un groupe à un autre, selon les circonstances, selon les affinités familiales ou claniques, selon les intérêts économiques locaux, etc, sont également très prononcées. Le jihadisme se résume d'autant moins à l'EI qu'al-Qaïda profite de cette situation pour se régénérer. C'est ce que j'explique en 2015...

La disparition d'al-Zaouahiri et son remplacement par un « jeune » qui reprendrait à son compte l'agressivité médiatique de l'organisation d'Abou Bakr al-Baghdadi tout en rénovant le discours et l'approche jihadiste autoriserait la renaissance d'un AQC encore plus dangereux. Surtout que paradoxalement AQC bénéficie de la focalisation de toutes les attentions sur l'EI. Cette situation rappelle l'écran que constituèrent les groupes en Irak affiliés à al-Qaïda, dès l'été 2003 au profit des insurgés sunnites non-liés aux jihadistes. Les services de renseignement américains voyaient al-Qaïda derrière chaque action violente, négligeant de fait de travailler prioritairement sur les groupes sunnites... Est également alarmante cette pression « publique » et « médiatique » qui ne peut qu'avoir des conséquences sur les décisions politiques quant à la problématique du retour des jihadistes partis en Syrie, alors que statistiquement ceux qui ne sont jamais partis se révèlent beaucoup plus dangereux. Il faut surveiller ceux qui rentrent (et pas uniquement de Syrie) en donnant aux services de renseignement les capacités de le faire. Mais l'attention ne doit pas se limiter à ce que mettent en exergue les médias. Le terrorisme au nom du jihad ne se restreint pas à l'EI.

Pour revenir à Al-Qaïda, l'organisation n'a pas disparu et al-Qaïda survivra à l’État Islamique. Ce dernier n'existe que tant qu'existe le soi-disant « califat ». Sa défaite peut être plus ou moins longue selon la détermination internationale, mais dans tous les cas, elle surviendra, concomitante aux dissensions qui ne vont pas manquer de naître au sein-même de l'organisation (si elles n'existent pas déjà comme en témoigneraient les exécutions de jihadistes de l'EI par l'EI) : désolidarisation des sunnites irakiens susceptibles de prendre leur distance par rapport aux crimes abominables, doutes d'une frange de radicaux quant à la légitimité du meurtre d'autres musulmans. Par ailleurs, paradoxalement, la puissance acquise par l'EI grâce à ses conquêtes territoriales est aussi sa plus grande vulnérabilité. Dans des proportions moindres, le cas de figure d'AQMI et d'Ançar Eddine au Mali est parlant. L'un et l'autre n'ont pas été complètement éradiqués. Mais si les efforts sont maintenus durant des années, les groupes jihadistes sahéliens s'estomperont (certes, avec la possibilité d'évoluer, d'être remplacés, etc). Il en va de même pour l'EI, à condition d'engager des moyens sans commune mesure avec ceux nécessaires au Mali. Et à condition de réfléchir à « Et ensuite ? ». 
 
1 Sur ce déficit, voir en particulier, le caustique mais juste billet du colonel Goya.

jeudi 18 mai 2017

Livre : Les forces armées africaines 2016-2017



Photographie de couverture : lieutenant Ayella Gissa. Le lieutenant Gissa joue le rôle d'un ennemi (OPFOR) au cours d'un exercice dans le cadre d'un stage « instruire l'instructeur » (« train the trainer »), le 27 décembre 2006 (Chief Mass Communication Specialist Eric A. Clement, U.S. Navy, 5 mars 2007 via Wikicommons).




Tout d'abord, je tiens à exprimer ma gratitude à celles et à ceux qui soutiennent le livre depuis le début du projet ou encore en relayant l'annonce de sa parution, mais aussi par leurs commentaires sympathiques. Je songe en particulier à S., à mes frères Jean-Baptiste et Benoît, à Vincent Bernard (Le Cliophage ; avec une sympathique recension sur son riche blog), aux colonels Alain Daboval et Michel Goya (La voie de l’Épée, avec une recension elle aussi sympathique, sur la page Facebook de La voie de l'épée), à Yann Mahé (Batailles & Blindés) et à Laurent Tirone (Trucks & Tanks magazine), à Joseph Henrotin (DSI/Areion), à Jean-Jacques Patry (FRS), à Nicolas Henin, à Michael Horowitz (Prime Source), à Grégoire Chambaz (RMS), à Gordon Rottman, au commandant Rémy Hémez ainsi qu'à Elie Tenenbaum (IFRI et le blog Ultima Ratio),  à Jean-Marc Lafon (Kurultay). Je remercie par ailleurs Benjamin Bouchez tant pour son soutien que pour ses remarques constructives. Merci enfin à Maya Kandel (Froggy Bottom), à Philippe Chapleau (Lignes de Défense/Ouest France), à Akram Kharief (Secret Difa 3/MENA Defense), à Sonia Le Gouriellec (Good morning Africa). Merci également à David Kilcullen pour son intérêt...

Le cheminement du projet a été une entreprise aussi longue et complexe que passionnante. Son développement a été mené avec une méthodologie éprouvée, à savoir celle du cycle du renseignement. En l'occurrence, ce dernier est devenu « cycle de conception » : planification, collecte, exploitation et diffusion. L'étape de la planification s'est traduite par une réflexion concentrée sur le lecteur. J'ai appréhendé celui-ci non pas comme une « cible commerciale » ou au travers de « profils types », mais en songeant à ses attentes intellectuelles, au « besoin d'en comprendre », pour paraphraser la formule consacrée « besoin d'en connaître ».

Il s'agissait de proposer une mise en perspective qui ne sacrifierait pas à la précision, qui placerait l'élément factuel dans un contexte d'ensemble. Cette mise en perspective est évidemment ouverte à la contradiction, au contre-argument, au désaccord, au regard qui perçoit les choses autrement. La philosophie de ce livre n'est pas d'asséner des vérités, mais de réconcilier ce fameux élément factuel avec la mise en perspective, dans un monde où tout semble aller plus vite.

Serge Halimi décrit parfaitement le problème majeur de la contraction du temps qui frappe le lecteur et, par voie de conséquence, tend à formater le journalisme : « (…) On n'a plus le temps de se plonger dans un livre 'trop long' (…). Ni celui de lire un article abordant autre chose qu'un sujet familier. (…) Toujours connecté, interdit de musarder. »1 Manque de temps qu'il relie à des « calendriers surchargés » ainsi qu'à de fondamentales (et cruelles) questions financières. Il explique aussi, ce qui devrait être l'essence même du journalisme : « A quoi peut servir un journal ? A apprendre et à comprendre. A donner un peu de cohérence au fracas du monde là où d'autres empilent des informations. » Ce constat est transposable au chercheur qui observe et qui décrit à l'aulne de ses connaissances dans un essai, dans un livre. 

J'ai donc eu l'ambition de prendre le temps et de donner un peu de cohérence à la compréhension des outils militaires dans le fracas des conflits, ou dans les acouphènes de crises latentes et de paix troublées du continent africain.

Cette ambition impliquait de ne pas mépriser ce que sont les militaires africains, les institutions au sein desquelles ils servent. Les lacunes, voire l'incurie, sont dénoncées sans ambages. Cependant, il n'y a jamais de condescendance dans les lignes de Forces armées africaines. Ce respect passe par la prise en compte du contexte, des difficultés et atouts qui influencent la manière de combattre. 

Là encore, la mise en perspective constitue une ligne directrice du livre, tracée au cordeau souple de la nuance. Le contexte ne saurait se résumer à des antagonismes entre ethnies et à la corruption, tout comme les soldats des États africains ne sont pas systématiquement et irrémédiablement mauvais. Les nations africaines savent aussi prendre de bonnes décisions contre ceux qui menacent leur stabilité et leurs soldats peuvent être exceptionnels. 

C'est ce que je souligne dans mon livre, aussi bien en exposant ce que sont les enjeux géopolitiques et sécuritaires qui relèvent de la stratégie, qu'en présentant le fonctionnement opérationnel des unités, en détaillant certaines des opérations, et parlant de la conduite au feu des individus au sein de ces unités.

La mise en perspective se traduit aussi par des comparaisons, tout spécialement entre des pays d'Afrique et la France. Mais j'établis ces comparaisons en pointant ce que certains pays d'Afrique font correctement alors que la France est médiocre, voire mauvaise. Ou encore, j'explique ce qui est accompli de travers en Afrique en atténuant le propos par des initiatives françaises qui ne sont pas plus inspirées. Il ne s'agit pas d'autoflagellation, mais de lucidité.

Par exemple, maints pays d'Afrique se sont dotés de véhicules blindés de transport de troupe « MRAP », protégés contre les mines, alors que les militaires français engagés dans l'opération Barkhane n'ont pour l'essentiel que des véhicules non blindés et des VAB à bout de souffle... Les problématiques liées aux islamismes (j'explique dans le livre pourquoi je fais le choix du pluriel), à la radicalisation, au jihadisme, sont parfois appréhendées en Afrique avec beaucoup plus d'acuité et de bon sens qu'en France, sans pour autant que les pays concernés ne sombrent dans une démagogique frénésie sécuritaire.

L'ouvrage étant auto-édité via CreateSpace, Forces armées africaines 2016-2017 peut être acheté directement sur Amazon qui en constitue le distributeur principal. Son coût a lui aussi fait l'objet d'une réflexion. Les ouvrages de ce genre ont généralement des prix élevés, parfois plus d'une centaine d'euros. De telles sommes les rendent difficilement accessibles aux étudiants, aux militaires, aux civils passionnés ou curieux. Et ce plus encore en Afrique francophone où le pouvoir d'achat est moindre qu'au nord de la Méditerranée.

J'ai donc opté pour un prix de 33,70 euros qui me permette d'obtenir des revenus légitimes de ce travail, mais aussi d'envisager le financement d'une éventuelle nouvelle édition pour les années à venir, ainsi qu'une traduction en anglais. Cependant, même s'il n'existe pas d'équivalent en langue française (ou anglaise), j'ai volontairement choisi un prix relativement bas. De la sorte, le livre est abordable sans non plus être bradé.

Enfin, en dépit de nombreuses relectures, quelques coquilles subsistent dans les 600 pages ; mais comme le dit un proverbe africain connu : « l'erreur n'annule pas la valeur de l'effort accompli ». L'effort en question a été considérable, comme l'ont perçu ceux qui ont soutenu le projet au cours du « cycle de conception », et au cours de l'étape de la diffusion. Je suis fier du résultat et de ce qu'il est susceptible d'apporter au lecteur. 

Pour conclure, je remercie également les lectrices et lecteurs qui s'intéresseront non pas à mon livre, mais à ce qu'il contient.


1 HALIMI Serge « On n'a plus le temps... », Le Monde Diplomatique, octobre 2012, http://www.monde-diplomatique.fr/2012/10/HALIMI/48240

mardi 5 avril 2016

Histoire : LES RAIDS MOTORISÉS DES FORCES SPÉCIALES RHODÉSIENNES, LES "PSEUDO OPERATIONS"






   D'abord cantonnés à des actions sur le sol rhodésien, les Selous Scouts, unité de forces spéciales de Salisbury, devinent qu'ils ne tarderont pas à être engagés dans les pays limitrophes. Désormais, le Mozambique indépendant constitue un sanctuaire parfait pour les insurgés de la ZANLA. L'idée des « pseudo operations »1 destinées à tromper l'ennemi en revêtant ses uniformes, en camouflant les véhicules comme les siens, en utilisant ses armes et surtout, en recourant à des combattants « retournés » du camp adverse, se prête parfaitement à des infiltrations au Mozambique. Et le spectre des missions envisageables est vaste : reconnaissance en profondeur, raids motorisés à l'image de ceux des LRDG dans le désert libyen au cours de la Seconde Guerre Mondiale... Reid Daly, chef des Selous Scouts, est un fervent partisan de cette philosophie d'action. Il se heurte toutefois à une multitude de détracteurs, à commencer par Ken Flower, Directeur Général de la CIO (Central Intelligence Organisation – le service de renseignement stratégique rhodésien). Ce qui n'empêche pas Daly d'aboutir à ses fins. Le premier raid extérieur des Selous Scouts est mené en mars 1975, contre un petit camp de la ZANLA à Caponda, au Mozambique. Celui-ci tourne court : du fait d'une épidémie de choléra, le camp est quasiment désert.


Pseudo operations motorisées : dans l'esprit des LRDG2 en Libye

   L'acquisition en 1976 d'Unimog 404/6 auprès de l'Afrique du Sud apparaît comme l'outil motorisé qui jusqu'alors manquait aux Selous Scouts. Désignés localement Rodef 25 afin de masquer tant le fabriquant – Mercedes Benz – que le fournisseur intermédiaire – l'Afrique du Sud -, le Rodef 25 est une merveille de robustesse et de mobilité. A condition de faire preuve d'imagination, une grande variété d'armements peut être adapté à cette « mule » qui convient parfaitement au bush. En outre, sa silhouette est identique à celle de l'Unimog 411 utilisé par les forces de Lisbonne au Mozambique. Abandonnés en grand nombre dans le pays par les Portugais, l'Unimog 411 est désormais utilisé par le FRELIMO3. Un premier essai de pseudo operation motorisée est accompli en mai 1976 : l'opération Detachment. Vingt hommes, en uniformes du FRELIMO, et quatre véhicules, peints comme ceux du FRELIMO, s'infiltrent au Mozambique. La mission est des plus simples avec des objectifs limités : attaquer un camp de la ZANLA à environ 160 kilomètres de la frontière, collecter du renseignement et placer des mines. En revanche, plus délicate est la procédure : emprunter des routes fréquentées. Par ailleurs, les Selous Scouts savent qu'ils ne peuvent requérir d'appui aérien si jamais ils sont engagés par l'adversaire. Nonobstant ces difficultés, l'opération est un franc succès.

   Le résultat valide donc le concept. Est alors lancée l'opération Long John en juin 1976. Plus ambitieuse, celle-ci vise deux camps de transit de recrues de la ZANLA au Mozambique. Chicualacuala à une vingtaine de kilomètres de la frontière constitue l'objectif secondaire, Mapai, à une quarantaine de kilomètres, est l'objectif principal. Cette fois-ci, quatre camions transportent soixante Selous Scouts qu'appuient deux Ferret empruntés au RhACR. A Mapai, le portail du camp est ouvert par une sentinelle qui ne se méfie pas. A l'intérieur, les Selous Scouts détruisent treize autobus Mercedes et en capturent un quatorzième, dans l'optique de le réutiliser ultérieurement. Au moins dix-neuf insurgés sont tués et dix-huit blessés, mais un Selous Scout est également tué et un autre grièvement blessé. Il ne fait plus de doute que les flying columns (« colonnes volantes »), ainsi qu'elles sont désormais nommées, représentent un potentiel considérable.


De la politique à l'action : Eland

   Le 5 août 1976, une soixantaine d'insurgés frappe la base de Ruda. Implantés dans la zone d'Umtali, ces derniers suscitent l'inquiétude de par leur combativité et leur entraînement meilleur que celui de leurs pairs. Ils proviennent du camp géant du ZANU/ZANLA à Nyadzonya, à une quarantaine de kilomètres au nord-est d'Umtali, au Mozambique. En réalité, l'incident va servir de prétexte à une des actions les plus controversées du conflit, menée avec des moyens blindés et motorisés. Les Rhodésiens comprennent l'ampleur du camp depuis peu. Début 1976, les effectifs de la ZANU/ZANLA y sont estimés à 800. Le Special Operations Committee s'interroge alors sur les chances de succès d'une opération pour le démanteler. Celles-ci semblent nulles et le projet en reste là. Malgré tout, les Selous Scouts n'abandonnent pas l'idée de se « payer » Nyadzonya. A partir de juillet4 1976, ils planifient et préparent une intervention. La mission est confiée au capitaine Bob Warracker. Grâce aux informations obtenus avec des vols de reconnaissance, une maquette du camp est construite. Les hommes peuvent y mémoriser la configuration générale, tandis que les différentes options d'attaque sont discutées. Fin juillet, un insurgé capturé apprend qu'au moins 5 000 rebelles sont en cours de formation à Nyadzonya. Sitôt qu'ils seront prêts, dans un délai de quelques semaines, ils mèneront des infiltrations massives en Rhodésie. Reid Daly est aussitôt averti.

   Cette fois-ci, l'affaire est trop grosse : Ken Flower et le général Walls sont informés. Le général est réticent donner son autorisation. D'une part, l'opération empiète sur les plates-bandes des SAS, chapeauté par le CIO, en théorie chargés de type d'action au-delà des frontières. Mais surtout, elle est par essence très agressive alors même que l'indispensable allié sud-africain, sous l'égide du Premier ministre John Vorster, peine à initier une détente politique avec l'Afrique noire5 depuis 1974. Dans ce but, il demande notamment à la Rhodésie de libérer Robert Mugabe, alors emprisonné. Ce que fait Salisbury en décembre 1974, bon gré, mal gré. Pour Vorster, au moins jusqu'en 1975, mieux vaut s'entendre avec les pays indépendants voisins, tout spécialement depuis la chute du régime portugais de Salazar, que de devoir déployer en Rhodésie6 des moyens militaires toujours plus importants – et donc, coûteux -. Certes, en 1976, l'Angola est une menace confirmée pour l'Afrique du Sud. Le réchauffement des relations avec l'Afrique noire voulu par Vorster a donc du plomb dans l'aile. Néanmoins, une conférence est prévue en septembre à Genève. Une opération rhodésienne contre Nyadzonya pourrait tout faire capoter, déclenchant l'ire sud-africaine. La Rhodésie serait alors totalement isolée et vouée à périr.


Progression au clair de lune

   Le risque militaire est également considérable : si les renseignements sont erronés, les moyens et le niveau de préparation des insurgés pourraient être bien supérieurs à ce qui est estimé. Les Selous Scouts seraient alors massacrés et l'impact politique d'une telle défaite aurait également des conséquences intérieures catastrophiques. Afin de « limiter la casse » en cas d'échec militaire et pour atténuer le courroux de Pretoria, Reid Daly est prévenu que si le raid est lancé, la Rhodésie doit être en mesure de nier qu'elle en est responsable ! Fortement soutenue par le ministre de la Défense Pieter Kenyon Fleming, l'opération reçoit finalement l'aval de Peter Walls. La flying column se compose de dix Unimog. Deux ont des canons Hispano de 20 mm récupérés sur des vieux Vampire de la Rhodesian Air Force (RhAF). Un est doté d'une M2HB de .50, un avec une DShK de 12,7 mm, cinq avec des jumelages de MAG et enfin, un dixième, non armé. Celui-ci transporte des artificiers. Ils ont pour mission de détruire le pont de Pungwé afin d'empêcher l'arrivée de renforts ennemis. L'élément blindé comprend quatre Ferret du RhACR qui ne servent plus guère qu'à rouler lors de cérémonies. Mais elles ont l'avantage d'avoir une silhouette plus « neutre » que celle des Eland 90. Les équipages sont constitués par les Selous Scouts. En effet, pour des raisons de sécurité, Daly ne veut pas de ceux du RhACR !Un camion Berliet ayant appartenu aux Portugais doit en théorie servir de poste de commandement mobile.

   Dans la nuit du 8 au 9 août 1976, « déguisée » en colonne du FRELIMO, la force motorisée roule vers la frontière en bénéficiant de la clarté de la pleine lune. La nuit favorise le subterfuge tandis que la lune facilite la navigation. Tombé en panne, le camion Berliet n'est pas de la partie. L'élément de commandement se serre donc à bord d'un Unimog avec jumelage de MAG. Les quatorze véhicules emportent 84 hommes – Blancs et Noirs - vers le Mozambique. La colonne franchit la frontière à 00 heure 05, elle emprunte des chemins de traverse dans le bush. Elle a été précédée par une équipe qui a coupé les câbles téléphoniques du secteur relié à Vila de Manica où se tient une garnison du FRELIMO. Pour ne pas trop susciter la méfiance sans néanmoins attirer excessivement l'attention, les feux de stationnements des véhicules sont allumés. Sur le trajet, les patrouilles du FRELIMO sont égales à ce qu'en attendent les Rhodésiens : incompétentes. Seule la poussière des pistes constitue un obstacle au périple. Elle provoque d'ailleurs la perte de la Ferret du capitaine Malley. Elle manque un pont et tombe dans le petit cours d'eau que surplombe celui-ci. Par souci de discrétion, l'automitrailleuse ne peut être détruite. Vila de Manica est traversée sans encombre vers 02 heures 00. Au passage devant un poste de garde, à la place des sentinelles n'est perceptible qu'une odeur de marijuana. A l'extérieur de la localité, les câbles téléphoniques reliant à Chimoio sont à leur tour sabotés et des mines sont posées. Le village de Vanduzi est dépassé, le pont de Pungwé traversé.

   La flying column s'arrête quelques heures à partir de 03 heures 30. A l'abri du bush, les Selous Scouts attendent l'arrivée d'un convoi de ravitaillement du FRELIMO qui, en théorie, approvisionne le camp tous les lundis matins. Le plan consiste à lui emboîter le pas et à pénétrer ainsi dans le camp. Mais finalement, sans grande surprise, le convoi est en retard. Or, plus le temps passe, plus les risques d'être repérés augmentent. Décision est donc prise d'agir sans plus de délai. Les moteurs redémarrent. A un peu moins d'une dizaine de kilomètres du camp, les deux Unimog avec les commandos portés, aux ordres du sergent-chef Ben Botha, sont détachés et positionnés en embuscade. Lorsque la colonne atteint enfin Nyadzonya, deux sentinelles fatiguées d'agapes d'une période de fête qui s'achève, laissent le passage aux « frères » du FRELIMO, sur un ordre lancé en portugais... Alors qu'ils n'éveillent pas encore la méfiance, les servants de deux mortiers de 81 mm sautent des Unimog avec leur tube qu'ils mettent aussitôt en batterie.


L'attaque du camp

Camp de Nyadzonya et position des véhicules rhodésiens. (Droits Réservés)

   Si les effectifs de la ZANLA sont pléthoriques, dans les fait, la grande majorité d'entre-eux n'est pas armée. La protection de l'implantation revient donc à un détachement d'une cinquantaine d'hommes du FRELIMO. Or, ils sont ivres lorsque les Rhodésiens entrent dans le camp ! Seulement munies d'armes en bois, des grappes de recrues de la ZANLA s'agglutinent joyeusement autour des véhicules. Ils croient que ceux-ci viennent les conduire jusqu'à des terrains d'entraînement. L'Unimog de commandement avance vers la place d'appel, flanqué à proximité, de part et d'autre, par les deux Unimog avec les Hispano de 20 mm. A droite et à gauche, roulent les deux Unimog avec mitrailleuse lourde : celui avec la M2HB le long du chemin depuis l'entrée, sur la gauche ; celui avec la DShK couvrant le flanc droit. Plus en arrière, au nord, excentrées, les trois Ferret ont pour rôle de bloquer une fuite éventuelle des rebelles en direction de la rivière Nyadzonya tout en protégeant le flanc découvert du dispositif. Deux autres Unimog avec jumelage, se déploient quant à eux sur la gauche de la ligne de feu prévue, au milieu des baraques.

   Le caporal Rodriguez, maîtrisant parfaitement le portugais, détaché du SAS au titre d'interprète, a l'idée d'utiliser un haut-parleur pour annoncer en lusitanien la défaite de la Rhodésie. Il est relayé par le sergent Gombeni, un autre interprète, Noir, des Selous Scouts. Il s'exprime quant à lui en shona. Le stratagème fonctionne à merveille. Cependant, des cadres de la ZANLA s'étonnent maintenant de la présence des Ferret. Ils donnent l'alarme. En vain. Dans la vague d'allégresse qui submerge leurs recrues, au milieu des rires, des cris et des chants, les chefs ne contrôlent plus rien. Lorsque les recrues réalisent à leur tour que des Blancs sont juchés sur les camions, l'euphorie se transforme en panique ponctuée des rafales qui fauchent la masse compacte. C'est une hécatombe. Les insurgés sont littéralement hachés par les armes automatiques des Rhodésiens. Le vaste espace de la place d'appel n'offre d'autre alternative que de courir désespérément en direction des cantonnements aux cloisons peu épaisses, faites de bois et boue séchée. Pendant plusieurs minutes, des dizaine de milliers de cartouches sont tirées. Particulièrement bien placées, les Ferret prélèvent un lourd tribut sur ceux qui tentent de se jeter dans la rivière7. A leur tour, les mortiers entrent en lice. Une traçante – probablement de 12,7 ou de 20 mm – touche le bâtiment qui fait office d'hôpital. Il s'enflamme en quelques instants, piégeant les blessés et ceux qui se sont réfugiés à l'intérieur.

   Des hommes du FRELIMO qui tentent de s'interposer sont aussitôt dispersés. Du côté de l'élément aux ordres du sergent-chef Ben Botha se présente une Land Rover. Elle se précipite dans la « kill zone » de l'embuscade et cinq de ses six occupants sont tués, dont trois officiers du FRELIMO et un responsable de la ZANLA. Un commissaire politique de l'organisation insurgée est également capturé. Grièvement blessé, ce dernier succombera alors qu'il est conduit en Rhodésie. Dans le camp, quatorze rebelles sont faits prisonniers et d'importantes quantités de documents saisies. Tandis qu'est menée la collecte de renseignement, avec deux autres Unimog - dont celui avec la DShK - Warracker rejoint le groupe de Ben Botha en compagnie duquel il file en direction du pont de Pungwé. L'ouvrage d'art doit être détruit afin de garantir le repli de la flying column. Est en effet à craindre une intervention des troupes du FRELIMO basées à Chimoio. Alertés par la fusillade à Nyadzonya, des soldats mozambicains se positionnent d'ailleurs pour protéger le point de passage. Les Rhodésiens les balaient facilement. D'autres véhicules adverses s'approchent. Ils sont pris pour cible par la Douchka, permettant ainsi aux artificiers de placer leurs charges puis de faire sauter le pont.

   Entendant la sourde déflagration, l'élément qui fouille le camp sait que désormais, il est temps de rompre le contact. Pour rentrer, les Rhodésiens doivent maintenant franchir la frontière en sens inverse. Une des Ferret en panne doit être remorquée par un Unimog. Dans un village, les Selous Scouts se trompent de chemin et sont accrochés par des combattants du FRELIMO plus vindicatifs, qu'appuient une DShK et plusieurs mortiers de 82 mm mis en batterie. Un appui aérien est aussitôt sollicité. Deux Hunter se chargent du travail, straffant la 12,7 avec leurs canons de 30 mm et provoquant l'explosion d'un dépôt de munitions. Un avion d'observation Lynx survole et éclaire l'itinéraire de repli qui est emprunté sans encombre jusqu'au moment où... les Selous Scouts réalisent qu'ils ont oublié deux des leurs – des Blancs8 – dans l'enceinte même du camp ! Par chance pour eux, ceux-ci réussissent à s'exfiltrer à pied jusqu'en Rhodésie. Mais la leçon sera retenue : toujours vérifier que tout le monde ré-embarque après un raid !


Objectif militaire

   La communauté internationale condamne l'opération. Le Mozambique jubile quant à lui de faire savoir par l'entremise d'une association anti-apartheid qu'un poste radio TR15A31 a été retrouvé à bord de la Ferret perdue. Produit par la société anglaise Racal, celui-ci est fabriqué sous-licence en Afrique du Sud. Le Premier ministre de la Couronne est donc informé que le « (…) public britannique sera choqué de découvrir que l'armée rhodésienne a utilisé de l'équipement britannique lorsqu'elle massacra d'innocents zimbabwéens. » En Afrique du Sud, John Vorster fait savoir son mécontentement à Ian Smith. L'ambassadeur rhodésien en Afrique du Sud est contraint de déclarer publiquement que l'action a été déclenchée sans l'accord de Pretoria. Plus grave pour la Salisbury, les Alouette III et leurs équipages sud-africains « mutualisés » sont retirés de Rhodésie tandis que John Vorster coupe les vivres à son voisin. Pour tenter d'apaiser les choses, Pieter Kenyon Fleming fait office de fusible : il perd son portefeuille de ministre de la Défense. Quant à Ken Flower, il critique une action qu'il juge contre-productive pour la Rhodésie, face à ce qu'il décrit comme un camp de transit.

   De fait, la propagande hostile au régime rhodésien s'empare très logiquement de la tuerie. Elle vilipende le massacre de réfugiés innocents, femmes, enfants... Comme souvent dans les conflits insurrectionnels la vérité se tient dans un no man's land aux contours flous. Contrairement aux affirmations des anti-rhodésiens, Nyadzonya est bien une installation militaire et donc, clairement un objectif légitime. Des cadres du ZANLA le confirmeront eux-mêmes plus tard. Mais, Ken Flower a raison : il s'agit d'un camp de transit où sont cantonnées les recrues de tous âges et tous sexes avant d'être envoyées dans de véritables camps d'entraînement, plus petits. Des documents capturés par la suite font état de 1 028 tués, 309 blessés et de plus de 1 000 disparus (notamment dans l'hôpital ou noyés)9. Cinq Selous Scouts sont blessés, dont un gravement, démontrant que des armes étaient bien présentes dans le camp.


Opération Mardon

Inspiré par l'UR416, le premier Pig est fabriqué en deux jours et entre en action lors de l'opération Mardon, le 30 octobre 1976. Le Pig roule le plus souvent en tête des flying columns. Attirant le feu des armes légères contre lequel il est quasiment immunisé, son armement lui permet de faire pleuvoir un déluge de feu sur les adversaires. Il est en revanche vulnérable aux mines. (Droits réservés)
 
   Quelques semaines plus tard, le 30 octobre 1976, les Selous Scout lancent une autre flying column, dans le cadre de l'opération Mardon. Elle vise le réseau logistique de la ZANLA dans la province de Gaza, toujours pour casser dans l'oeuf le projet d'infiltrations massives depuis le Mozambique. Pour la première fois, le Pig, blindé conçu dans les ateliers des Selous Scouts est mis en ligne. Fabriqué à partir d'un châssis d'Unimog sur lequel est monté un blindage similaire à l'UR416, lourdement armé, le Pig roule le plus souvent en tête de colonne. Attirant le feu des armes légères contre lequel il est immunisé, son armement lui permet de faire pleuvoir un déluge de projectiles sur les adversaires. L'objectif principal de la colonne est situé non loin de Jorge do Limpopo, avec Chigamane et Massangena comme objectifs secondaires. Afin de compartimenter le champ de bataille, des Selous Scouts sont parachutés en deux points de la voix ferrée qui traverse Jorge do Limpopo, avec la mission de stopper l'arrivée d'éventuels renforts du FRELIMO depuis Barragem.

   En dépit de quelques accrochages, Chigamane est atteinte aisément. Devant Jorge do Limpopo, des mortiers sont mis en batterie et entreprennent un tir de couverture. La colonne fonce alors, balayant un groupe d'insurgés à l'exercice, avant de prendre le contrôle de la localité et d'y détruire les infrastructures logistiques. Le 31 octobre, la colonne se dirige sur Massangena. Un informateur prévient les Selous Scouts qu'ils vont droit dans une embuscade tendue par le FRELIMO. Les dispositions sont prises et les Freddies, ainsi que les Rhodésiens surnomment les combattants mozambicains, sont les arroseurs arrosés. L'exfiltration des Selous Scouts parachutés est épique, mais la flying column retourne à bon port sans encombre.


Colonnes volantes dans le bush : opérations Aztec et Virile

   Le 28 mai 1977 est lancée l'opération Aztec contre des implantations du ZANU/ZANLA au Mozambique. D'envergure, l'offensive est menée par des éléments du 2 RR, du Rhodesian Engineers et surtout, des éléments du 1 RLI et des Selous Scouts. L'aviation appuie l'ensemble. Les Selous Scouts engagent 110 hommes et des véhicules : les blindés Pigs du Support Commando, la désormais habituelle ménagerie des Rodef 25 armés, ainsi qu'un camion DAF et une Jeep capturés. Outre les mortiers de 81 mm, la puissance de feu est renforcée d'un canon sans-recul de 75 mm lui aussi capturé ultérieurement et monté sur la Jeep. La colonne ainsi formée avancera le long de la ligne de chemin de fer qui va jusqu'à Jorge do Limpopo au sud. La progression se fait sans encombre. Mais est découvert que l'ennemi s'est retiré de Jorge do Limpopo, se réfugiant à Mapai, plus au sud. Immédiatement, la décision est prise de prolonger l'opération contre Mapai, avec la flying column des Selous Scouts renforcée de quelques parachutistes du 1 RLI. Au bilan, 32 insurgés sont tués.

   Quelques mois plus tard, la ZANLA tire les leçons des revers de Nyadzonya et de Mapai. Désormais, les camps sont dispersés sur des dizaines de kilomètres carrés. Les installations ne sont occupées que temporairement, alternativement, de manière à ce que les Rhodésiens ne puissent déterminer précisément si un camp est en fonction ou délaissé. En outre, des emplacements pour des pièces antiaériennes sont creusés. Des bunkers, capables de résister à l'impact proche de bombes de 350 kg, reliés par des tranchées sont aménagés. Le tout est de mieux en mieux camouflé tandis que les dépôts de munitions et de vivres sont enterrés. Ces mesures rendent extrêmement difficiles, voire impossible, le repérage aérien. Désormais les raids motorisés comme à Nyadzonya ne sont plus envisageables contre les complexes fortifiés qui émergent. Du moins pas sans un solide soutien blindé.

   En novembre 1977, les Selous Scouts s'en prennent à la logistique de la ZANLA entre Dombe et Espungabera au Mozambique. La mission consiste à détruire cinq ponts routiers par le biais d'une flying column. Comme toujours, celle-ci se singularise avec un « bric à brac » de véhicules : un Pookie qui emmène la colonne jusqu'à la frontière, l'autobus Mercedes capturé lors de l'opération Long John avec une DShK montée sur le toit à l'avant et deux M2HB à l'arrière, deux Pig avec canons de 20 mm, un Rodef 25 avec un jumelage de .30, deux Rodef 25 chacun avec un jumelage de MAG et une MAG qu'utilise le passager à côté du conducteur, deux Rodef 25 dans la configuration précédente avec également un mortier de 81 mm et transportant chacun deux mortiers de 60 mm, un Rodef 25 dans la même configuration de base avec un panier à roquettes pour roquettes de 37 mm SNEB, un Rodef 25 avec un canon de 20 mm, un Rodef 25 avec pas moins de cinq MAG et un mortier de 81 mm, un Rodef 25 avec une 12,7, un camion Scania pour les artificiers avec à son bord cinq tonnes d'explosifs, un Berliet surnommé « Brutus » avec encore cinq tonnes d'explosifs (et un canon de 20 mm !), et enfin un camion Mercedes 4.5 avec deux tonnes d'explosifs !

Unimog (Rodef 25) avec lance-roquettes SNEB de 37 mm utilisé au cours de l'opération Aztec. (Droits Réservés)

   Initialement, est prévu de déclencher l'action trois jours avant l'opération héliportée Dingo. Mais cette dernière est considérée comme prioritaire. De fait, pour éviter de mettre en alerte la ZANLA et le FRELIMO, le lancement de Virile est donc retardé jusqu'à la nuit du 26 au 27 novembre 1977. Comme les restrictions quant à l'appui aérien ne sont maintenant plus de rigueur, outre sa grande puissance de feu, la colonne bénéficie donc du renfort de la redoutable RhAF. Un Lynx éclaire en permanence la progression des Selous Scouts tout en étant prêt à diriger une frappe aérienne si nécessaire. Nonobstant le délai de quelques jours, Virile est un succès : tous les ponts sont détruits. Le 1er décembre 1977 le représentant du Mozambique à l'ONU adresse une protestation au Secrétaire Général de l'organisation internationale à propos de 105 incursions rhodésiennes, de mai à octobre, menées avec « l'aviation en appui des blindés », au cours desquelles ne sont tués que des « civils ». En 1979 survient la plus grande opération interarmes menée par la Rhodésie, à laquelle participent les moyens motorisés des Selous Scouts : l'opération Miracle qui est justement décrite dans le numéro 72 deBatailles & Blindés (voir aussi un autre complément de l'article de B&B, ici).

Vue arrière et intérieure du Pig avec deux MAG et jumelage de .30 utilisés comme véhicule de commandement par les Selous Scouts lors de l'opération Miracle. Les combats sont difficiles et la tension est perceptible sur les visages des Rhodésiens. A noter l'AKMS accrochée au véhicule : les Selous Scouts utilisent fréquemment des armes capturées à l'ennemi. (Gerry van Tonder)



1 « Opérations sous fausse bannière ».
2 Long Range Desert Group.
3 Le parti au pouvoir au Mozambique.
4 Sans que ne soit prévenue la haute hiérarchie, pas même le général Peter Walls, à la tête des forces de sécurité, et encore moins le Operations Coordinating Committee (OCC), conseil de guerre rhodésien.
5 Il est à noter que l'Afrique du Sud ne reconnaîtra jamais la Rhodésie.
6 D'autant que Pretoria espère ainsi s'attirer la bienveillance des Etats-Unis, avec Kissinger en secrétaire d'Etat ambivalent.
7 La plupart ne sachant pas nager, au moins deux cents se noieront.
8 Le caporal des SAS et le membre d'équipage de la Ferret perdue quelques heures plus tôt.
9 Les Selous Scouts rapportent 300 insurgés tués et une trentaine d'hommes du FRELIMO.

mardi 29 mars 2016

Histoire : BATAILLES & BLINDÉS n°72 - GUERRE EN RHODÉSIE






   Batailles & Blindés n°72, d'avril-mai 2016, est là ! Au sommaire, tout d'abord un intéressant dossier « Chars et débarquements ». Celui-ci se compose d'un triptyque d'articles : un de Stéphane Delogu (« Les galets de la mort », consacré aux chars Churchill engagés à Dieppe le 19 août 1942) ; un de Benoît Rondeau (« Sie kommen ! », à propos des contre-attaques blindées allemandes lors de débarquement alliés) ; et enfin, un article de Hugues Wenkin (« Touché-coulé sur Omaha Beach », qui raconte l'action des blindés et tout spécialement des Sherman DD durant le débarquement du 6 juin 1944). S'ajoutent la passionnante rubrique « En bref », sur l'actualité des blindés contemporains que présente LaurentLagneau ; l'indispensable « Blindorama » de Yann Mahé. Ce mois-ci, notre culture « blindistique » est enrichie sur l'ABC péruvienne de 1936 à 1945 (avec une anecdote à propos des Tanques 39 au cours des années 1970)... Notons aussi un article sur les 100 ans du char au Bovington Museum par Marc-Eric Pontoux. Et n'oublions pas le récit du « chant du cygne » des Panther de la division Totenkopf en Hongrie, début 1945.

   Enfin, le lecteur découvrira un article dont je suis l'auteur. Le sujet porte sur les blindés de l'éphémère Rhodésie (aujourd'hui Zimbabwe). Sujet méconnu en France, alors que durant cette période, les Rhodésiens, de concert avec les Sud-africains, furent des précurseurs quant à la conception de blindés protégés contre les mines et les embuscades. Par ailleurs, bien que souvent affectés à des missions de routine et souvent sans gloire, ces blindés jouèrent un rôle essentiel pour maintenir ouvertes les voies de communication rhodésiennes, face à une insurrection recourant à un nombre croissant de mines et d'engins explosifs improvisés. Ce qui n'est pas sans évoquer des situations opératives et tactiques qui existent aujourd'hui en Afrique (Somalie, Nigeria, Mali...). Ces blindés participèrent aussi à quelques opérations d'envergure, décrites dans l'article du magazine. Par ailleurs, les forces spéciales en utilisèrent au cours de nombreux raids. Ce point sera l'objet d'un autre billet, ici, la semaine prochaine. Avant cela, en complément de l'article paru dans Batailles & Blindés, voici quelques détails sur l'arme blindée de Salisbury de 1945 jusqu'à la « guerre de Sécession » de 1965.


Marmon Herrington de la Field Reserve Reconnaissance Unit de la British South Africa Police (BSAP), la police rhodésienne. Six de ces engins patrouillent lors des violentes émeutes de juillet puis d'octobre 1960. (Collection personnelle)

Dans l'atmosphère du « Dernier train du Katanga »

   En 1945, la Rhodésie ne dispose que d'automitrailleuses Marmon Herrington qui sont alors regroupés au sein du Southern Rhodesian Reconnaissance Car Regiment (SR RCR). Dissoute en 1947 après avoir servi en Rhodésie du Nord lors de mouvements sociaux, l'unité est reformée en décembre 1948 en tant que South Rhodesia Armoured Car Regiment (SR ACR), en réponse à des troubles intérieurs. En effet, l'année 1948 a été marqué par de nombreuses grèves, en particulier à Bulawayo. Le SR ACR s'organise alors en trois squadrons (A, B et C) implantés à Bulawayo, Gwelo et Salisbury (aujourd'hui Hararé1). En 1950, le SR ACR se muscle avec l'arrivée de vingt T17 Staghound. En 1953 est créée la Fédération de Rhodésie qui englobe la Rhodésie du Nord, la Rhodésie du Sud et la colonie du Nyasaland. En 1956 le SR ACR est dissout. Les Marmon Herrington sont transférés à la Field Reserve Reconnaissance Unit2 de la British South Africa Police (BSAP), la police rhodésienne. Mécaniquement très fatigués, six sont remis en état en cannibalisant les autres. Peu efficaces dans leur rôle de véhicules anti-émeute, ils servent pour l'essentiel à montrer que la police est là et à calmer les ardeurs des émeutiers les plus belliqueux. Quant aux Staghound, elles sont transférées aux deux bataillons3 du Royal Rhodesia Regiment (RRR).

   L'organisation d'un parti nationaliste noir rhodésien en 19574 puis les événements du Katanga (province du Congo-Kinshasa qui fait sécession quelques jours après l'indépendance du Congo), et enfin les émeutes qui éclatent dans les townships de Salisbury avant de s'étendre à Bulawayo, incitent les autorités de Rhodésie du Sud à constituer des unités régulières blanches. Il s'agit de contrebalancer les unités régulières noires5 du Rhodesian African Rifle (RAR) et d'éviter toute sédition unilatérale noire au sein de la fédération. A partir de 1960, trois unités sont donc formées dans la matrice de la No. 1 Training Unit6, dont ce qui devient en février 1961 le Rhodesian Armoured Car Regiment (Selous Scouts7) (RhACR). En dépit de sa désignation de « régiment », le RhACR ne comprend qu'un A Squadron doté de Ferret8 basé à Ndola (aujourd'hui en Zambie). En septembre, des Ferret sont acheminés en Rhodésie du Nord à la frontière avec le turbulent Katanga. Dans le même temps émergent deux nouveaux mouvements nationalistes noirs (davantage d'informations figurent dans l'article de Batailles & Blindés). Le 14 décembre 1963, est dissout l'éphémère RhACR (Selous Scout) alors que se préparent les indépendances de la Rhodésie du Nord et du Nyasaland. Ces événements signent la fin de la Fédération et la répartition de ses moyens militaires, pour l'essentiel entre la Rhodésie du Nord et la Rhodésie du Sud. La première reçoit vingt-huit Ferret et la seconde dix plus tous les Staghound. En Rhodésie du Sud, les Ferret sont dispersés entre les unités. Ainsi, quatre d'entre-eux sont-ils attribués au 1 RLI, quatre autres vont au 1 RAR9. Les deux derniers sont placés en maintenance. En revanche, les Staghound, à bout de souffle10 et dont le maintien en service est jugé trop onéreux, sont dépouillées d'une partie de leur équipement de bord (à commencer par les radios) et stockées à Salisbury en vue d'être ferraillées.

Guerre de sécession en Rhodésie

   Le Nyasaland accède à l'indépendance le 6 juillet 1964. Il devient le Malawi. Il est suivi de la Rhodésie du Nord le 24 octobre 1964 qui devient la Zambie. Le tour de la Rhodésie du Sud approche désormais : un pays indépendant avec à sa tête un pouvoir noir représentatif de la majorité de la population. Toutefois, le gouvernement de Rhodésie, pour l'essentiel composé de Blancs sous l'égide du Premier ministre Ian Douglas Smith11 ne l'entend pas de cette oreille. Alors que le territoire est très autonome depuis 1922, est estimé que celui-ci est souverain. Smith juge que le processus en cours, sous la « direction » de la Grande-Bretagne, est une trahison12. En outre, cette indépendance cristallise les peurs de la minorité blanche, épouvantée quant à une mainmise noire qui s'accompagnerait d'un chaos similaire aux sanglants événements du Katanga. Angoisse que vérifient les premières actions armées de groupes aux motivations confuses, entre le banditisme crapuleux et le nationalisme via le terrorisme13. Que vérifient également la bisbille entre groupes du ZAPU et du ZANU, distinctement rivaux et dont les militants sont désormais accueillis en Tanzanie14, et même plus loin en Europe de l'est et en Chine. Ils y sont endoctrinés au marxisme et aux théories révolutionnaires puis à la guérilla. Rien d'étonnant, donc, à ce que le 1 RLI soit engagé dans l'exercice Flick Knife au scénario prémonitoire, du 9 au 17 mai 1965. Cet exercice évoque l'infiltration, au nord-est du territoire, par des bandes d'une organisation hostile, bien armées, perpétrant des actes de sabotage. Les « terroristes » sont représentés par des hommes du 2 Commando (No. 2 Cdo). A cette date, les Ferret de la Recce Troop du Support Group15 sont augmentés depuis janvier des quatre autres Ferret dont disposait jusqu'alors le 1 RAR. Ils sont répartis entre les No. 1 et No. 3 Cdo à l'occasion de Flick Knife.

   Dans ce contexte délétère, le gouvernement de Ian Smith annonce unilatéralement l'indépendance de la Rhodésie le 11 novembre 1965 (Unilateral Declaration of Independence – UDI). Pour Londres, cette décision est totalement illégale. Aussi les séditieuses autorités rhodésiennes redoutent-t-elles une intervention armée britannique. Quelques jours avant l'UDI, Salisbury mobilise donc ses maigres forces. Parmi les plus loyales, figure le 1 RLI et les Ferret de sa Recce Troop désormais au nombre de neuf16 (avec un Ferret sorti d'atelier de maintenance sur les deux qui s'y trouvent début 1965). S'ajoutent les Marmon Herrington de la BSAP (entité elle aussi considérée comme loyale dans son ensemble). D'aucuns se souviennent alors des Staghound. Un an plus tôt, le Support Group du 1 RLI s'est efforcé d'obtenir les vieilles automitrailleuses à des fins d'entraînement. La requête est tout d'abord rejetée. Cependant, avec l'UDI, Salisbury prend très au sérieux l'hypothèse d'une opération aéroportée britannique. Celle-ci serait couplée à une offensive terrestre menée depuis la Zambie. Il lui faut donc faire flèche de tout bois afin d'étoffer son rachitique dispositif défensif. A partir du 9 novembre, tant bien que mal, deux des Staghound décrépites sont reconditionnées au profit du Recce Troop du Support Group du 1 RLI, en cannibalisant des pièces de rechange sur les autres véhicules. Seuls deux hommes du Recce Troop connaissent le fonctionnement des T17 ! En hâte, ils forment donc le « noyau » de deux équipages ad'hoc qui sont chargés d'escorter des véhicules-radios de la Royal Rhodesian Air Force (RRAF) jusqu'à Kariba. En cours de route, les freins d'une des T17 rendent l'âme, définitivement. Or, les arrêts sont nombreux car les véhicules-radios tombent fréquemment en panne ! Faute de mieux, un des membres d'équipage s'installe donc sur l'arrière brûlant du blindé, avec deux blocs de béton. Lorsque le convoi s'immobilise, il saute prestement pour placer les cales improvisées sous les roues de la Staghound !

   Le périple est interminable : par la route, Kariba est à environ 350 kilomètres au nord-ouest de Salisbury ! La ville doit impérativement être tenue. Elle constitue un point stratégique. Située côté rhodésien du fleuve Zambèze qui trace la frontière avec la Zambie, bénéficiant d'une piste d'aviation, elle verrouille l'itinéraire principal en direction de Salisbury. Si les Britanniques (ou moins probablement, les Zambiens) entrent en lice, ils doivent impérativement s'en emparer avant de foncer sur la capitale sécessionniste... Afin d'empêcher l'atterrissage d'avions de transport anglais, les Land Rover et Bedford du RLI sont garés en travers de la piste. Des tranchées sont difficilement aménagées dans un sol dur comme de la pierre tandis que sont positionnées les Ferret et Staghound. Les canons des deux T17 sont approvisionnés, à raison de... six obus perforants par véhicule, grâce à des caisses de munitions estampillées « Fort Worth Texas 1941 » retrouvées peu avant ! L'UDI est célébrée par un coup de canon de 37 mm que tire une des Staghound, pour essai (et en guise d'avertissement), en direction de la Zambie. Avec une conséquence : la culasse est gravement endommagée ! Finalement, les Britanniques n'interviennent pas. Ils estiment que le déclenchement d'une telle opération exigerait des moyens dont ils ne disposent pas immédiatement, qu'il impliquerait une forte opposition armée et une probable guérilla notamment de la part des SAS rhodésiens. L'option politique est donc privilégiée contre Salisbury. De fait, dans un premier temps, la Rhodésie ne perçoit pas comme essentiel le développement de forces blindées. Début 1966, celles-ci se limitent au Support Group du 1 RLI. Celui-ci n'aligne que cinq Staghound qui sont finalement rétrocédées au commandement de l'Army, partagés entre les Recce Platoon des 1 et 2 Battalion du Rhodesian Regiment (RR). La Recce Troop du 1 RLI conserve cependant les Ferret.


Prochains billets et bibliographie pour l'article

   La suite, et en particulier la question des opérations, est développée dans Batailles & Blindés n°72. Quant aux opérations motorisées des forces spéciales rhodésiennes, rendez-vous ici la semaine prochaine ! Une nouvelle fois, je remercie tout particulièrement John Wynne Hopkins et Gerry Van Tonder dont l'aide a été précieuse. Je renouvelle aussi mes remerciements à ceux qui n'ont pas souhaité être cités. Quant aux ouvrages consultés pour la réalisation de l'article, du billet ci-dessus et de ceux à venir, les voici :

ABBOT Peter & BOTHAM Philip, Modern African Wars (1) Rhodesia 1965-1980 Osprey Publishing 1986
BALAAM Andrew, Bush War Operator – Memoirs of the Rhodesian Light Infantry, Selous Scouts and beyond, Helion 2014
BAXTER Peter, Selous Scouts – Rhodesian Counter-insurgency specialists Helion 2011
BAXTER Peter, Bush War Rhodesia 1966-1980, 30°South Publisher 2014
BHEBE Ngwabi, The ZAPU and ZANU guerrilla warfare, Mambo Press 1999
BHEBE Ngwabi & RANGER Terence, Soldiers in Zimbabwe's Liberation War, University of Zimbabwe 1995
ELLERT H., The Rhodesian Front War Counter-insurgency and guerrilla warfare 1962-1980, Mambo Press 1989
GRANT Neil, Rhodesian Light Infantryman 1961-1980, Osprey Publishing 2015
HELMOED-RÖMER Heitman, Surviving the ride : a pictorial history of South African-manufactured armoured vehicles, 30°South Publisher 2014
LOCKE Peter & COOKE Peter, Fighting vehicles and weapons of Rhodesia 1965-1980, P&P Publishing 1995
MOORCRAFT Paul & McLAUGHLIN Peter, The Rhodesian War – A military History, Pen & Sword 2008
REID-DALY Ronald (LtC), Selous Scouts : top secret war, Galago 1982
STIFF Peter, Taming the landmine, Galago 1986
TURNER John W., Continent ablaze – The insurgency wars in Africa 1960 to the present, Arms and Armour 1998
VENTER Al J., The Zambezi Salient – Conflict in Southern Africa, The Devin-Adair Company 1974

De très nombreux sites Internet, à commencer par les blogs de JohnWynne Hopkins et celui de Peter Baxter, ont été consultés, mais aussi les travaux du Docteur J.R.T. Wood et bien sûr ceux de Gerry van Tonder. 

 
1 Capitale du Zimbabwe.
2 Plus simplement appelée « Reconnaissance Unit ».
3 1 RRR et 2 RRR, constitués de « territoriaux » (réservistes) blancs
4 Le Southern Rhodesian African National Congress de Joshua Nkomo.
5 Avec des cadres blancs.
6 Le 1 Battalion du Rhodesian Light Infantry (1 RLI) et le C Squadron du Special Air Service (SAS).
7 Du nom de Courtney Selous, un explorateur du XIXème siècle.
8 De 30 à 38 selon les sources sont livrés en 1960.
9 1 Battalion du Rhodesian African Rifle.
10 Elles ont déjà servi au cours de la Deuxième Guerre Mondiale.
11 Elu à ce poste le 14 avril 1964.
12 D'autant plus que les Blancs de Rhodésie ont payé un lourd tribut lors de la Seconde Guerre Mondiale.
13 A l'image de l'assassinat d'un fermier à un barrage routier en juillet 1964 par le « gang des Crocodiles », lié au ZANU.
14 Où trouve refuge le ZAPU après avoir été déclaré illégal en 1962 en Rhodésie ; le ZANU sera déclaré illégal deux ans plus tard, en 1964.
15 En 1964, le 1 RLI a été réorganisé en tant qu'unité commando, ses éléments de reconnaissance et d'appui sont alors rassemblés au sein d'un Support Group qui s'articule en une Reconnaissance Troop (Recce Troop) et une Mortar Troop (mortiers).
16 En deux sections de quatre véhicules + un pour le chef de troop.