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mardi 15 janvier 2013

Revue de détails : LES FORCES ARMEES MALIENNES ; de janvier 2012 à janvier 2013 III


 
Commentaires sur l'Armée de Terre

Méthode pour la réalisation de l'ordre de bataille

Pour établir cet ordre de bataille, outre la presse africaine en générale et malienne en particulier, ont été consultés des rapports du Département d’État américain ayant trait aux programmes d'aide militaire, des mémoires et thèses sur les forces africaines à quoi s'ajoutent des échanges et conversations. L'existence des unités listées en rouge n'est pas avérée, mais extrapolée d'autres données qui, elles, sont sûres. Par exemple, s'il existe une 321ème Unité de Commandement et de Soutien (321ème CCS), il y a fort à parier que l'armée malienne aligne un 32ème régiment d'Infanterie... Être très précis ne signifie pas nécessairement « dire juste ». Aussi est-il signalé là où un doute existe ; au fil du temps cet ordre de bataille (comme ceux qui suivront !) sera corrigé, affiné... Il peut donc y avoir des erreurs, mais celles-ci ne demandent qu'à être corrigées.


Note sur les symboles

Afin de donner un aperçu visuel des unités présentées, l'auteur de ces lignes à eu recours aux symboles définis par le standard OTAN APP6A. Pour les profanes, il reste aisé de s'y retrouver puisque le nom de chaque unité, son type est également clairement indiqué. D'autre part, si théoriquement un régiment est indiqué par « III » au-dessus du rectangle-symbole, c'est le « II », qui indique un bataillon, qui a été retenu. En effet, le terme de « régiment », dans son acception française, fait référence à un gros bataillon (battalion group pour les anglo-saxons, dans la terminologie soviétique, par exemple, le régiment englobait notamment trois bataillons !) ; or, dans l'armée malienne, la désignation de « régiment », qui doit à la France se rapporte davantage à des unités équivalente à des bataillons classiques (quatre ou cinq compagnies ou escadrons en moyenne).


Les erreurs de The Military Balance 2012 – la question des effectifs et des unités

Sur l'ordre de bataille, relevons que l'organisation en un bataillon de forces spéciales, deux bataillons blindés, quatre bataillons d'infanterie et un bataillon parachutiste appuyés par deux bataillons d'artillerie, trois batteries de défense antiaérienne et un bataillon du génie indiquée par The Military Balance 2012 s'avère complètement fausse. Selon l'ordre de bataille établit ci-dessus, nous obtenons l'organisation suivante :
  • 1 x régiment blindé (de la taille d'un gros bataillon)
  • 1 x régiment parachutiste (de la taille d'un gros bataillon ; dont des éléments tiennent également lieu de forces spéciales)
  • 12 x régiments d'infanterie (de la taille de bataillon, mais de toute évidence avec des effectifs variables ; à noter toutefois que l'existence de quatre d'entre-eux reste à confirmer)
L'ensemble étant appuyés par :
  • 1 x régiment d'artillerie (de la taille d'un gros bataillon)
  • 2 x bataillons du génie

Quant aux batteries de défense antiaérienne, incluant des pièces d'artillerie tractées (M1939 et S60) ainsi que les lanceurs SA-3, les radars et les camions de transport/ravitaillement des missiles, elles ne dépendent non pas de l'Armée de Terre, mais de l'Armée de l'Air. Avec un total de quatorze unités de contact et de trois unités d'appui (sans compter les batteries de l'Armée de l'Air), nous sommes donc loin des huit unités de contact dont parle The Military Balance 2012.


La question des effectifs : non pas 15 350 hommes mais environ 26 000

A l'image des données indiquées pour l'armement et les matériels, les effectifs mentionnés dans The Military Balance 2012 paraissent erronés : l'Armée de Terre est donnée comme regroupant :
  • Armée de Terre : environ 7 350 hommes
  • Armée de l'Air : 400 hommes
  • Paramilitaires (Gendarmerie + Garde Nationale) : 4 800 hommes
  • Milices d'autodéfense : 3 000 hommes
Soit 15 550 hommes. Le 14 juillet 2010, à l'occasion de défilé de méharistes en France, pour la fête nationale, le Ministère de la Défense français, lui, évoque un effectif de 20 000 hommes pour l'armée malienne, total qui inclut de toute évidence Armée de Terre, Armée de l'Air, paramilitaires et milices, mais avec 3 350 hommes de plus que ce qui figure dans The Military Balance, tandis que que d'autres sources, considérant les nombreux recrutements menés depuis le milieu des années 2000, parlent de jusqu'à 25 000 hommes.

Essayons d'y voir plus clair en nous basant sur l'ordre de bataille ci-dessus : pour l'Armée de Terre, celle-ci se compose d'un bataillon parachutiste, d'un fort bataillon blindé, de jusqu'à douze bataillons d'infanterie plus ou moins motorisée, d'un fort bataillon d'artillerie et de deux bataillons du génie, soit un total de jusqu'à dix-sept unités. Considérant que les unités sont en sous-effectifs, supposons que les bataillons regroupent en moyenne 400 hommes, soit un total de 17 x 400 = 6 800 hommes, auxquels il faut encore ajouter tous les personnels de soutien (services de santé, maintenance, logistique). Dans le domaine, aucun chiffre n'est disponible, toutefois, partant du constat que la situation n'est pas brillante et au regard des forces alignées, avançons le chiffre d'un millier d'hommes, soit jusqu'à 7 800 hommes pour l'Armée de Terre.

L'Armée de l'Air n'a qu'un reliquat de flotte aérienne en ce début d'année, pourtant, la figure de 400 hommes paraît bien réduite : outre les pilotes, les techniciens, le personnel administratif, il y a aussi de une à deux compagnies de fusiliers commandos de l'air ; jusqu'à 200 hommes, et le Groupe de Défense Aérienne (GDA) de la taille d'un bataillon. D'autres sources que The Military Balance citent le chiffre de 1 400 hommes ; ce qui paraît tout de même beaucoup. Plaçons alors les effectifs de l'Armée de l'Air à environ 1 000 hommes.

Venons-en aux forces paramilitaires : Gendarmerie Garde Nationale et Police, avec d'importants recrutements pour les deux entités, ainsi que l'intégration de nombreux ex-rebelles au sein de la Garde Nationale. En 2010, la première rassemblait très précisément 397 officiers et 4 249 sous-officiers et gendarmes (dont 99 femmes). Pour la Garde Nationale, l'Inspection des services de sécurité et de protection civile évalue ses effectifs à environ (!) 3 000 hommes (dont environ 100 femmes), prenant en compte un recrutement de 1 000 hommes en 2006 et un autre d'environ 700 (dont une majorité du nord). Le total 2010, quasiment officiel des effectifs de la Gendarmerie et de ceux de la Garde Nationale est donc de : 4 646 + 3 000 = 7 646 hommes. Nous sommes donc bien au-dessus des chiffres de The Military Balance ! Quant à la police, Interpol donne le chiffre de plus de 7000 hommes (1 000 seulement dans The Military Balance)

Ajoutons enfin les milices d'autodéfense qui existent déjà avant la crise, à l'instar des « forces arabes » de Tombouctou. Pour beaucoup de leurs détracteurs (qui semblent avoir en partie raison), ces unités aux contours flous, à l'existence semi-légale, sont davantage des bandes de trafiquants et de rançonneurs qu'autre chose. De fait, lorsque l'armée évacue Tombouctou, ils ne servent pas à grand chose, si ce n'est qu'une partie d'entre-eux grossit les rangs du MNLA et des groupes jihadistes. Leur nombre est estimé à 3 000 hommes, ce qui est probablement beaucoup.

En additionnant toutes ces sommes, nous obtenons :
  • 7 800 (Armée de Terre) + 1 000 (Armée de l'Air) + 7 646 (Gendarmerie + Garde Nationale) + 7 000 (Police) + 3 000 (milices arabes) = 26 446 hommes
Et manquent tous les personnels administratifs des forces armées, ceux du Ministère de la Défense et à l'échelon de l’État-major, nombreux, très nombreux... En conclusion de quoi, l'ensemble des forces maliennes, représentent, au minimum, environ 26 000 hommes... Arrivés à ce résultat, il convient d'avoir à l'esprit que l'on ne peut pas opposer ce chiffre brut à celui des effectifs adverses : tous les 25 000 hommes n'ont pas été déployés au nord ; la Gendarmerie et la Garde Nationale couvrent l'ensemble du pays, ce qui réduit d'autant la proportion de forces disponibles dans le septentrion.

 
Superposition de doctrines

Un peu plus d'un an après l'indépendance du Soudan français qui devient le Mali, Bamako demande en novembre 1961 aux conseillers militaires américains de quitter le pays. En poste depuis le mois de juillet avec deux C-47 de l'US Air Force, ceux-ci ont formé une compagnie parachutiste lorsque Washington est informé que ses instructeurs ne sont plus indispensables sur le sol maliens. Le président Modibo Keita cherche également à prendre ses distances avec la France, l'ex-colonisateur, tout en s'efforçant d'apparaître comme un leader socialiste africain. Dans ce contexte, les Soviétiques séduisent Bamako sans trop de difficultés, notamment par des livraisons d'armes (de 1961 à juin 1962 : 30 BTR-40, 47 pièces d'artillerie diverses, 100 véhicules légers et camions ainsi que de 2 à 3 000 armes légères) et, dans le même temps, quinze conseillers et techniciens militaires soviétiques arrivent, tandis que le ministre de la Défense Diakite, accompagné du chef d'Etat-major Soumaré sont reçus à Moscou.

Le Mali a choisi le bloc de l'Est. Toutefois, le renversement de Modibo Keita en 1968 permet au Mali de réchauffer ses relations avec la France en particulier, et avec le bloc de l'Ouest en général. En conséquence de quoi, le nombre de conseillers et de techniciens militaires communistes au Mali reste faible et fluctuant jusqu'au milieu des années 1970 :
  • En 1970 : 30 (65 en Guinée)
  • En 1971 : 15 (80 en Guinée)
  • En 1972 : 10 (110 en Guinée)
  • En 1973 : 45 (110 en Guinée)
  • En 1974 : 15 (110 en Guinée)

  • En 1975 : 35 (110 en Guinée)
Moscou privilégie Conakry à Bamako comme en témoignent les données ci-dessus.

1975 constitue une année importante en terme d'opérations militaires pour Moscou et son allié cubain en Afrique : est alors mis en place le pont aérien d'urgence au profit de l'Angola, indépendante depuis peu, attaquée par l'Afrique du Sud et le Zaïre. Les bases aériennes maliennes comptent parmi les escales pour les avions communistes. De fait, Moscou renforce sa coopération avec Bamako : en 1977, 175 conseillers et techniciens militaires soviétiques sont au Mali (à la même date, le nombre de conseillers économiques de l'Est se monte à 375, auxquels s'ajoutent 500 Chinois), en 1978 ils sont 180, 205 en 1981. Ils assurent à la fois l'entraînement, la formation technique pour les personnels des unités blindées, de l'artillerie et de l'aviation, ainsi que l'entretien pour les matériels et les bases aériennes. A titre comparatif, également en 1978 et 1981, ils sont respectivement 1 300 et 1 600 en Angola, premier pays du continent soutenu par l'URSS.

Quant aux officiers maliens, ils se rendent dans les académies militaires de Moscou ou de pays idéologiquement proches de l'URSS, en particulier l'Allemagne de l'Est. Entre 1961 et 1977, 400 d'entre-eux séjournent ainsi dans des pays communistes, dont une cinquantaine en Chine, parfois pour de longues périodes. Outre l'idéologie, leur sont inculqués les principes de la stratégie et de la doctrine militaire d'Union Soviétique.

Au total, plus de 5 000 cadres (militaires compris) bénéficient d'études, de formations ; les pilotes de chasse et de transport sont formés en URSS sur la base aérienne de Tokmak en Ukraine, les personnels de la défense antiaérienne au Collège d'Ingénierie Militaire de la Défense Aérienne d'Odessa. La Chine est également présente, pas seulement au travers de programmes de développement économique : les techniciens de Pékin dirigent la construction des hangars de l'aviation malienne, fournissent quelques hélicoptères, mais surtout, des pièces d'artillerie antiaérienne.

Extrait d'un manuel d'instruction soviétique de 1970, ici, sur l'évacuation des chars de type T-55 ; les officiers et certains sous-officiers apprenaient le russe afin de pouvoir ensuite se rendre dans les académies d'URSS, voire de pays proche de Moscou (l'Allemagne de l'Est en particulier) tout en étant également formé, sur le sol national, par des conseillers militaires des Pays de l'Est. Beaucoup de ceux-ci, qui sont aujourd'hui officiers supérieurs ou officiers généraux, ont ainsi été formés à la doctrine et aux tactiques soviétiques, ont étudié sur des manuels de ce genre...

Ces formations s'accompagnent de grosses livraisons d'armes : entre 1974 et 1978, le Mali reçoit ainsi pour 100 millions de dollars de matériel, soit une valeur actuelle de plus de 461 millions de dollars (quatre fois plus pour l'Angola et treize fois plus pour l’Éthiopie) ! En revanche, de 1979 à 1983, la valeur de ces livraisons tombe à 40 millions de dollars de l'époque, soit environ 180 millions de dollars.

Autre extrait d'un manuel soviétique, cette fois-ci sur la tactique dans le cadre des combats de chars de 1950 à 1970, publié en 1973.

 
Les parcours des responsables militaires « senior » illustrent parfaitement cette situation : le colonel Yamoussa Camara, nommé à la tête de la Garde Nationale en mai 2011, puis ministre de la Défense après le coup de force du 21-22 mars 2012, a ainsi été diplômé en tactique interarmes en Chine et diplômé commandant de régiment d'infanterie mécanisée en URSS...

Dans la seconde moitié des années 1980, Moscou prend en charge l'allongement de plusieurs pistes d'aviation, portant leur longueur à 3 000 mètres. Elles permettent ainsi le décollage et l'atterrissage, en toute sécurité, des gros-porteurs soviétiques, à plein charge. Un rapport de la CIA, de 1987, indique toutefois que les aviateurs maliens se montrent critiques à l'égard de leurs mentors. Selon eux, l'aide militaire est payée par l'or extrait dans le pays, pourtant, les Soviétiques se contentent de formations a minima, n'instruisant pas suffisamment les techniciens locaux à la maintenance des armes et des avions dont ils disposent, ce qui, bien entendu, induit une dépendance vis à vis de Moscou.

La lune de miel s'assombrit d'autant plus que Bamako cherche discrètement à se procurer des armes dans les pays de l'Ouest. L'objectif est évidemment de s'affranchir de la tutelle soviétique, mais aussi d'obtenir des équipements de meilleure qualité que ceux fournis par l'URSS. Cependant, le matériel occidental se révèle beaucoup plus onéreux que celui de l'Est, qui plus est obtenu pour des prix avantageux. Aussi ce projet n'aboutit pas. Quoi qu'il en soit, avec le déclin de l'Union Soviétique qui se conclut par sa désagrégation, le Mali se dégage de son emprise.

 
La chute du rideau de fer et la désagrégation du rideau de fer amène un retrait brutal des « agents d'influence » soviétiques. Mais la nature a horreur du vide : l'apparition de la menace terroriste, le développement des activités de criminalité organisée, des trafics d'armes qui alimentent les conflits aux quatre coins de l'Afrique amènent les puissances étrangères à s'intéresser au Mali, pièce du puzzle sahélien riche en ressources naturelles ; en outre, la sensibilité de Washington croît proportionnellement au regain de sollicitude de Pékin envers le continent africain.

Cette attention américaine grandissante se manifeste notamment dans le domaine sécuritaire, avant même les attentats du 11 septembre. Des exercices conjoints, les Flintlock (= Platine à silex ; le mécanisme permettant le tir des armes entre le XVIIème et le XIXème siècle), sont menés à partir de 2005 avec plusieurs pays de la région sahélienne (un Flintlock IIA ayant déjà eu lieu en Côte d'Ivoire de mars à avril 1999), Flintlock 2007 et Flintlock 2008 se déroulant d'ailleurs sur le territoire malien. Dans le cadre de ces derniers, les convertibles CV-22 Osprey du 8th Special Operations Squadron (8th SOS) héliportent des militaires sénégalais et maliens au cours de manœuvres, en novembre 2008.

Flintlock 2008 : les CV-22 Osprey du 8th au-dessus du Mali...
 
Lors de Flintlock 2010, c'est au tour du 160th Special Operations Aviation Regiment (160th SOAR) de faire bourdonner ses voilures tournantes, des MH-47 Chinook au-dessus du territoire malien, permettant ainsi aux soldats locaux de s'entraîner aux techniques du « fast ropping » ; la technique, des plus simples, consiste à se saisir d'une corde fixée à l'intérieur d'un hélicoptère, et, muni de gants, de se laisser glisser le long de celle-ci, jusqu'au sol. L'édition 2012 qui devait être organisée au Mali du 27 février au 18 mars est quant à elle repoussée sine die en raison des événements...

Lors de Flintlock 2010, les militaires maliens s'entraînent au « fast ropping » depuis un MH-47 du 160th SOAR.
 
La France, l'Espagne et le Canada s'impliquent aussi au Mali : entraînement et équipement partiel du 62ème Régiment d'Intervention Rapide de Sévaré, formation des Gendarmes, des fusiliers-commandos de l'air, des méharistes, pour la France, de la Garde Nationale pour l'Espagne, d'éléments du 33ème Régiment Commando Parachutiste pour le Canada... L’Allemagne donne des véhicules du génie, des moyens de franchissement de coupures humides en 2007. La Chine y est également toujours représentée en 2012, avec de nombreux coopérants militaires. Le 07 août, neuf officiers et trois sous-officiers sont ainsi décorés après avoir travaillé pendant un an à l'organisation d'un réseau téléphonique interne pour le ministère de la Défense, au profit de la Direction des Transmissions et des Télécommunications.

De son côté, l'Algérie déploie des instructeurs militaires dans le nord du pays. Enfin, la Libye se montre extrêmement présente : financement pour une polyclinique caritative à Kati par la Fondation internationale Kadhafi en juin 2009, 453 militaires maliens qui obtiennent leur brevet para en décembre 2010 grâce aux moyens libyens... Moins connu encore, la Corée du Nord dispense des formations de protection rapprochée à quelques hommes du 33ème RCP ; les démonstrations spectaculaires d'arts martiaux et de « casse de briques » lors du cinquantenaire de l'indépendance illustrent assez bien la relative influence de ce pays d'Asie, lui-même très généreux quant aux manifestations de ce genre.

Entre la fin des années 1990 et 2005, les États-Unis développent donc toute une stratégie de lutte contre les terroristes salafistes et les groupes armés, stratégie qui bénéficie de leur expérience (Afghanistan, Irak) ainsi que des observations faites en Amérique du Sud (Pérou, Salvador, Colombie...). Manière de penser qui se traduit par trois principes à appliquer sur le terrain, et qui concernent au premier chef l'armée malienne :
  • 1) La capacité à défaire des forces dites « irrégulières » mais néanmoins très motivées - voire fanatisées - bien entraînées, bien armées et susceptibles de bénéficier d'un soutien plus ou moins marqué des populations locales.
  • 2) Gagner ce que l'on appelle « les cœurs et les esprits », à savoir, grâce à leur professionnalisme et à leur bonne conduite, se faire apprécier des populations locales, par exemple au travers de programmes médicaux et vétérinaires, respectivement les MEDCAP (Medical Civic Action Program) et VETCAP (Veterinarian Civic Action Program) dans le cadre desquels sont menées des vaccinations, des soins de base, ou encore d'aide à la mise en place d'infrastructures (aménagement de puits, construction d'écoles, etc...), le tout afin de « voler » aux terroristes et aux rebelles le soutien dont ils auraient bénéficié sans cela.
  • 3) Le recours à des unités très mobiles, en mesure d'intervenir dans de vastes territoires,à dimension interarmes afin de disposer de ses propres moyens d'appui et de pouvoir faire face à toutes les situations.



Le cas des Échelons Tactiques Interarmes (ETIA)

La création des Échelon Tactiques Interarmes (ETIA), parfois aussi désignés à tort « Escadrons Tactiques Interarmes », en 2009 répond à la nécessité pour le Mali, encouragée par les États-Unis et la France, de disposer d'unités très mobiles, caractérisées par les points 1) et 3) ci-dessus, qui permettent d'obtenir le point 2). Contrairement à une idée reçue, pour l'essentiel véhiculée par les médias maliens avant la crise, les ETIA ne sont pas des « forces spéciales » au sens propre du terme, mais des unités spécialisées alignant des effectifs et des matériels qui les rendent aptes à engager, de manière très autonome, trafiquants, terroristes et rebelles nomades qui sillonnent le désert, tout en étant susceptible de mener des actions d'appui au profit des garnisons, par essence statiques.

« Formations cadres » permanentes, elles engerbent des éléments détachés pour six mois des autres unités de l'armée malienne. Théoriquement, chaque ETIA regroupe 200 hommes et 20 véhicules se structurant ainsi :

 
De toute évidence, sur recommandation américaine, l'organisation s'inspire directement de la compagnie légère du bataillon modulaire sud-africain (1 x peloton blindé, 5 x sections d'infanterie), section d'artillerie et peloton logistique en moins.

En pratique, cette configuration n'est pas rigide, d'autant plus que les unités qui l'assemblent sont souvent en sous-effectifs : des rapports américains évoquent ainsi des ETIA à 160 hommes. Toujours très théoriquement, ils peuvent donc être renforcés d'autres éléments de l'armée, option que complique évidemment le manque de moyens de l'armée malienne, aussi, est-il fait appel aux milices d'autodéfense ainsi qu'aux ex-rebelles nomades, les « intégrés » comme ils sont surnommés, voire à des volontaires civils sans aucune formation militaire.

Blindés, infanterie, artillerie : à première vue, chaque ETIA constitue une force équilibrée, très mobile, qui peut à la fois fixer un adversaire, manœuvrer pour l'encercler, tout en disposant de la puissance de feu nécessaire pour l'anéantir. Quant au peloton logistique dédié, fournissant le ravitaillement, le carburant, les munitions, effectuant les réparations, il octroie à la formation une autonomie de 14 jours.

L'armée malienne se serait inspirée des « assemblages » réalisés par les rebelles libyens : cette photo d'un 4x4 équipé d'une tourelle de BRDM-2 ou de BTR-60PB pourrait avoir été prise en 2011 ; elle présente un élément d'un ETIA avec des conseillers militaires américains. Il n'a pas été possible de déterminer l'unité d'appartenance du 4x4 (l'escadron de reconnaissance du 35ème Régiment Blindé ou bien, plus probablement, d'un régiment d'infanterie motorisée ; à moins qu'il ne s'agisse que d'une transformation locale, à l'initiative d'un chef d'unité?). Si le montage improvisé ajoute un peu de protection au tireur, en plein soleil, la chaleur dans le « caisson » blindé doit être épouvantable, sans compter la vision vers l'extérieur des plus réduites : acquérir une cible dans ces conditions n'est pas chose aisée. Pour ne rien arranger, le poids que représentent la tourelle, son support, et les munitions jouent sur l'autonomie du véhicule, tout en « esquintant » la suspension en terrain difficile ou pire, rocailleux... Séduisant en apparence, le concept « madmaxien » comporte donc plus de désavantages que d'avantages.

Les blindés et leur équipage proviennent donc du 35ème Régiment, les hommes du régiment para-commando, l'artillerie du 36ème Régiment et les hommes des différents régiments d'infanterie motorisée, par rotation. Dans les faits, ce système se révèle bancal : en dépit de l'entraînement qu'ils sont susceptibles de recevoir lorsqu'ils dépendent des ETIA, par le biais de conseillers militaires américains, les soldats ont à peine le temps d'apprendre à « travailler » ensemble. Après six mois, un peloton rejoint son unité d'appartenance, un autre le remplace et toute la cohésion de l'ETIA est alors à recréer.

En outre, le recours à des paramilitaires gonfle plus qu'il ne muscle les ETIA : si les nomades, et en particulier les « intégrés » touareg ont effectivement une bonne expérience du désert et du combat dans ce milieu hostile, la discipline fait défaut et parfois, la loyauté. Les hommes n'hésitent pas à « emprunter » les véhicules pour des besoins personnels, l'entretien des matériels laisse à désirer...

En 2009 les ETIA sont relativement efficaces, mais à l'aube de la crise de 2012, leur potentiel s'est émoussé proportionnellement à l'agglomération d'éléments divers, dont le rôle au sein des unités n'a pas été véritablement défini, en dehors de « faire du nombre » tout en solutionnant, au moins en partie, le problème de l'intégration des ex-rebelles. Pour triviale que soit l'expression, elle n'en correspond pas moins à la réalité : à peine créée, les ETIA deviennent des « fourre-tout » qui « servent à tout ».

La plupart, si ce n'est tous, semblent concentrer en moyenne 600 hommes : la souplesse et la mobilité qui singularisait les ETIA est donc devenue caduque à l'orée de 2012 : une force de 600 hommes ne se commande pas de la même manière qu'une autre de 200, surtout que les moyens de transmissions sont désormais insuffisants, que la multiplication des véhicules nécessaire au transport de tout ce petit monde rend l'unité beaucoup moins « nerveuse », plus vulnérable aux manœuvres de l'ennemi (le manque de radio handicapant la dispersion) et aux embuscades, et qu'enfin, le peloton de logistique ne suffit plus au soutien de l'équivalent d'un bataillon...

Facteur qui contribue probablement à cette conjoncture, aussi bien le chef des armées que son état major semblent ne pas savoir très bien comment employer les ETIA, contrairement à la Mauritanie dont les autorités engagent plus judicieusement les Groupes Spéciaux d'Intervention (GSI), sensiblement équivalents. Il y a là une méconnaissance des atouts intrinsèques de ce type d'unités, d'un manque d'imagination opérationnelle mâtiné d'une déplorable appréciation de la situation et des solutions pour la faire évoluer.

Le carriérisme, la corruption, les liens complexes avec les bandits et les trafiquants, notamment de drogue, qui se sont implantés au nord Mali depuis des années, ainsi que la corruption à tous les niveaux de l’État troublent plus encore cette appréciation. Et à cela s'additionne le caractère indécis d'ATT qui l'amène à parier sur le pourrissement de la situation comme terreau de solutions à moindre coût, et qui conduit aux ordres donnés pour éviter la confrontations avec les groupes armés qui prospèrent dans le nord.

En conséquence de quoi, si les ETIA font parfois le coup de feu, avec d'ailleurs certains succès, leur action se limite le plus souvent aux exercices en coopération avec les forces américaines, à des patrouilles durant lesquelles il est généralement requis de ne pas accrocher terroristes, rebelles et bandits, ainsi qu'à des missions MEDCAP et VETCAP, fortement médiatisées au Mali, missions censées témoigner de l'engagement de Bamako auprès des populations du nord, nomades ou sédentaires...

Inévitablement, lorsque se ravive la rébellion, les ETIA sont utilisés en dépit du bon sens : ordres et contrordres se succèdent, faute d'être suffisamment renseignés par le commandement, les chefs d'ETIA ignorent ce qu'il en est précisément du dispositif ami, de la situation des garnisons et des postes des forces sécurités : qui tient encore quoi, qui a abandonné ses positions, qui s'est rendu, où est l'ennemi, avec quoi... tandis qu'avec le manque de discipline et de professionnalisme d'une partie des auxiliaires, les pleins des véhicules ne sont pas faits, certains hommes désertent... Comme si cela ne suffisait pas, les munitions manquent et les armes sont parfois défectueuses !


L'arme blindée cavalerie (ABC) malienne : l'apprentissage de l'inefficacité

De toute évidence, Bamako ne destine pas ses chars moyens à être utilisés au nord : contrairement à la majorité des BRDM-2 et BTR-60PB, les T-55 ou T-55A ils ne sont pas peints d'une livrée « désert ». Il y a plusieurs explications à cela : politique, matérielle et stratégique. Politiquement tout d'abord, l'escadron de chars qui appartient au 35ème Régiment Blindé basé à Kati, est proche de la capitale, susceptible donc d'intervenir rapidement si les autorités en font la demande... Avant l' « ensommeillement » qui précède la prise de pouvoir d'ATT, les décideurs n'ignorent pas que la pérennité de leur pouvoir ne tient souvent qu'à une chenille de char (ou à une roue de blindé), d'où l'importance de maintenir à proximité des centres décisionnels, des forces importantes, pour ne pas dire impressionnantes dans le cas des chars.

Toujours politiquement, imaginer que le non-déploiement des chars dans le septentrion traduit une volonté de ne pas s'inscrire dans la surenchère militaire avec les rebelles serait certainement une erreur ; qu'il s'agisse de Moussa Traoré, prédécesseur d'ATT, ou d'ATT lui-même, si l'un et l'autre avait été en mesure de combattre les nomades hostiles avec ne serait-ce qu'un seul peloton, ils l'auraient fait. D'où la raison matérielle : sur les longs trajets, la mécanique des chars s'use énormément. Avec la chaleur, moteurs et chenilles s'abîment encore plus vite et la mécanique requiert énormément d'entretien, le tout en représentant un puits sans fond quant à la consommation en carburant. La solution des porte-chars n'est viable qu'à condition de disposer, là encore, de beaucoup de carburant, mais aussi, de routes en bon état...

Une fois au nord, qu'en faire face à un ennemi mobile, capable de se dérober aux engins dont les tourelles pivotent moins vite que ne roulent les 4x4 ? Comment les utiliser autrement que comme « bunker automoteurs » au profit des garnisons, impliquant d'importants stocks à déplacer pour leur ravitaillement ? Plus légers, plus autonomes, moins gourmands en carburant et donc plus économiques, les BTR-40, BTR-152, BRDM-2 et BTR-60 conviennent mieux. Stratégiquement enfin, l'implantation de l'escadron (et de tout le régiment) permet de protéger l'ensemble du sud économique, avec des distances réduites de Kati jusqu'aux frontières, notamment jusqu'à la frontière avec le Burkina Faso. Rappelons que les relations avec Ouagadougou dans le courant des années 1970 et 1980 ne sont pas excellentes : en 1974, des accrochages ont lieu et en 1984, des combats plus violents surviennent.

Certes, fin 2011/début 2012, la situation géopolitique a changé et ATT n'imagine probablement pas être renversé à quelques semaines de la fin de son mandat. Toutefois, les considérations matérielles restent plus que valables : le déploiement d'une poignée de T-55 n'aurait pas empêché les revers de l'armée malienne et, gageons que ceux qui n'auraient pas été détruits auraient été abandonnés, faute de carburant ou en panne, et aurait été abandonnés, peut-être même sur leur porte-chars. Le sort de l'escadron de chars légers PT-76 en témoigne : onze véhicules pris à Gao par le MNLA, puis récupérés par le Mujao, avec selon les sources, jusqu'à six d'entre-eux remis en état par les jihadistes. Et aucun de ces engins ne semble avoir combattu : les irrédentistes puis les combattants salafistes s'en sont emparés dans un camp de l'armée !


Sept des onze PT-76 Modèle 1951 (que l'on reconnaît à leur canon sans frein de bouche ni extracteur de fumée dont disposent les modèles plus récents) capturés à Gao par le MNLA ; six auraient été remis en état avant d'être encore capturé, cette fois-ci par le Mujao. Mais sans personnel qualifié pour les opérer, avec des munitions de 76 mm défectueuses, leur utilité ne serait que limitée face à une force bien armée.

Dans l'ensemble, les éléments de l'ABC engagés n'influencent pas l'issue de la campagne : rebelles et islamistes en détruisent plusieurs (ceux qui ne sont pas en panne) lors de l'attaque des garnisons ainsi qu'au cours d'embuscades, d'autres sont abandonnés et capturés. La bravoure des équipages maliens n'est pas uniquement à mettre en cause : plusieurs facteurs ont indéniablement contribué à réduire leur motivation. D'une part, la chaleur : en février, mars et avril, les températures remontent. Or, ni les BRDM-2 ni les BTR-60PB ne sont climatisés (et encore moins les T-55!).

Patrouille de BRDM-2 ; véhicule de reconnaissance, le BDRM-2 est de dimension beaucoup plus modeste que le BTR-60PB ; sa mobilité est bonne, même en terrain difficile, notamment du fait des deux paires de « roues auxiliaires », située sur les flancs du blindé, en plus des roues principales : si nécessaire, elles peuvent être abaissées. En outre, le gonflage centralisé des pneumatiques permet d'adapter la pression dans ceux-ci en fonction du terrain, par exemple, de la réduire en terrain sablonneux. Reste que le véhicule souffre de nombreux défauts, à commencer par la faiblesse de son blindage. S'ajoute qu'il n'est possible de rentrer dans le blindé que par les trappes avant, située devant la tourelle. En cas d'évacuation d'urgence, celle-ni ne peut donc avoir lieu que par l'avant, sous d'éventuels tirs ennemis... La tourelle est la même que celle montée sur le BTR-60PB ? Avec une mitrailleuse KPVT de 14,5 mm et une mitrailleuse PKMT de 7,62 mm, armement suffisant pour engager des combattants à pied ou « traiter » des véhicules non ou légèrement blindés.


Il faut savoir que dans le désert, à bord d'un blindé non climatisé, la température dépasse les 50 degrés Celsius (54 en moyenne) et peut monter jusqu'à 70 degrés, trappes fermées, en plein soleil, lorsque le thermomètre dépasse les quarante degrés à l'extérieur ! Autant dire que les blindés se transforment alors en four et que mieux vaut ne pas toucher le blindage des véhicules ! Dans de telles conditions, les équipages se fatiguent vite et leur efficacité au combat se réduit d'autant.

En outre, Touareg et islamistes utilisent le 4x4 comme « cheval de bataille », sur lequel sont montés des mitrailleuses DShK 1938/46 de 12,7 mm, des ZPU-1 et ZPU-2 de 14,5 mm, voire des bitubes ZU-23/2 de 23 mm. Contrairement à une idée reçue née des méthodes de combat employées par les Tchadiens contre les Libyens dans les années 1980, les Touareg combattent plutôt « démontés » (nous reviendrons ultérieurement sur les tactiques de combat des nomades et des islamistes au Mali), c'est à dire que les combattants à bord débarquent le plus souvent, tandis que les véhicules s'arrêtent pour ouvrir le feu, gagnant ainsi en précision, imités en cela par les salafistes.

Il n'en reste pas moins que les affrontements peuvent, plus rarement, se dérouler à grande vitesse. Dans ce cas de figure, servir la mitrailleuse KPVT de 14,5 mm qui arme la tourelle des BRDM-2 et des BTR-60PB relève de la gageure pour un équipage médiocrement entraîné. Il faut, d'une part acquérir l'objectif dans le viseur, et d'autre part, maintenir un véhicule qui fonce, en soulevant éventuellement un nuage de sable, en faisant pivoter la tourelle pour cela ! Plus célères et agiles, les 4x4 prennent l'ascendant sur les engins maliens, les débordent. De front, mais surtout de flanc et par derrière, le blindage des BRDM-2 et des BTR-60PB ne résiste pas aux impacts des mitrailleuses lourdes et des canons de 23 mm... Ils sont encore plus vulnérables aux lance-roquettes antichars RPG-7 des combattants déposés.

Photographie intéressante : un BTR-60PB avec une tourelle modifiée d'un kit de surblindage ; l'engin posté sur l'aéroport de Bamako-Sénou lors des événements du 21-22 mars 2012 appartient sans doute au 35ème Régiment Blindé basé à Kati, qui disposerait de quelques-uns de ces véhicules. Le surblindage renforce frontalement et sur les côtés la protection du blindé, notamment contre les calibres de 12,7 mm et de 14,5 mm, ainsi que, jusqu'à un certain point, contre les roquettes de RPG-7. Mais cela ne transforme pas pour autant le BTR-60 en véhicule de combat d'infanterie.

 
Au bilan, face à un adversaire motivé, aguerri et mobile, les blindés maliens remplissent davantage un rôle de cibles que de fauves. Leur rôle se limite alors à accompagner les ETIA devenus patauds, à appuyer sans grand succès des tentatives pour désenclaver les garnisons encerclées ou encore, à « boucher » les brèches provoquées par les explosifs et les roquettes dans les enceintes, insuffisantes, de ces garnisons, là aussi, sans beaucoup d'efficacité. En janvier 2012, l'ABC malienne, qui a été modelée selon la doctrine tactique soviétique impliquant un strict respect des ordres, n'est pas capable de s'adapter aux réalités du désert, et encore moins aux règles que lui imposent ses adversaires.

Disposer de blindés n'est d'aucune utilité sans carburant, munitions ou pièces de rechange pour les entretenir, mais aussi, sans équipages entraînés au combat interarmes, susceptibles de faire preuve d'initiative, avec des chefs d'unités vigoureux. Les commandants de l'ABC malienne ayant pour la plupart (si ce n'est tous) ayant été formés, à une époque, dans ce qui s'appelait encore l'URSS, suivant les règles de la doctrine tactique soviétique n'ont pas su évoluer. Cette doctrine est de toute évidence restée la référence, référence pourtant inapplicable faute de moyens adéquats (ce même dans les années 1970 et 1980) et inadaptée sur des terrains loin des champs de manœuvre.


L'organisation des unités tactiques – tableau d'effectifs et de dotation (TED)

Une organisation théorique semble prévaloir pour quelques régiments, mélange entre les modèles soviétiques de 1966 et 1977 et le modèle français (pour la CCAS) sous la forme de :


Toutefois, même s'il existe probablement des décrets ou tout autre document officiel pour l'organisation d'unités (Tableaux d'effectifs et de dotation [TED]), dans les faits, cette composition semble bien purement théorique, notamment en raison des problèmes récurrents de sous-effectifs et de la faible disponibilité opérationnelles d'une partie des équipements. En conséquence de quoi, les TED sont adaptés en fonction des moyens humains et matériels disponibles, ainsi qu'en fonction de la zone d'implantation et des confiées.

Concrètement, ces adaptations de circonstances se traduisent par des régiments réduits : certaines unités paraissent en effet n'aligner qu'une compagnie de commandement et de soutien (CCS) sans aucun élément d'appui (mitrailleuses SG-43 ou SGM, mortiers lourds, canons sans-recul) tandis que pour d'autres, une compagnie de commandement, d'appui et de soutien (CCAS) semble englober des sections de mortiers, voire de canons-recul.

Pour d'autres de ces régiments, si des éléments d'appui sont bien présents, ils pourraient ne pas dépendre d'une CCAS, mais d'une compagnie lourde dédiée, à l'image de l'organisation qui semble prévaloir pour le 41ème Régiment d'Infanterie. Le schéma serait alors le suivant, proche de la structure du bataillon d'infanterie motorisée soviétique (sur BTR-152) modèle 1966 mixé avec l'organisation du bataillon d'infanterie motorisée (sur BTR-60) modèle 1977:

 
Compliquant encore un peu plus, certains de ces régiments semblent engerber un escadron ou un peloton de reconnaissance disposant de BRDM-2 ou encore un peloton sur BTR-60PB. Pour le 33ème Régiment Commando Parachutiste, ce peloton sur BRDM-2 semble organique. Pour les autres régiments il n'a pas été possible de déterminer si l'élément est organique, ou bien détaché du 35ème Régiment Blindé.

Sauf erreur, différentes sources et observations laissent à penser que le 32ème Régiment d'Infanterie Motorisée de Kati constitue l'unité de ce genre la mieux dotée de l'armée malienne, avec :

 
A noter toutefois que la compagnie antiaérienne pourrait en réalité n'avoir été constituée que temporairement, à l'occasion du défilé du Cinquantenaire de l'Indépendance malienne. Dans ce cas de figure, les dix ZPU-2 seraient alors répartis entre cinq régiments d'infanterie, à raison d'une section de deux pièces par régiment, conformément à l'organisation du bataillon d'infanterie motorisée soviétique modèle 1966 (sur BTR-152).

D'après des observations plus convergentes, chaque compagnie d'infanterie se structurerait sur le « modèle soviétique » mixé avec le « modèle chinois » ternaire : une unité de commandement réduite et trois sections de trois groupes de combat, avec de surcroît pour les unités les mieux équipés, une section de deux mortiers de 60 mm. Toujours pour les unités les mieux armées, les CCAS ou les compagnies d'appui comprendraient jusqu'à 6 mortiers de 82 mm, 6 mitrailleuses SG-43 ou SGM, voire quelques canons sans recul : 

Si l'on s'en tient au deux « modèles » évoqués ci-dessus, chaque groupe de combat devrait disposer d'un lance-roquettes antichar RPG-7 ou de sa copie chinoise, le Type 69, soit un lance-roquettes pour une dizaine d'hommes. En pratique, il semble plutôt qu'un seul RPG-7 est disponible par section (une trentaine d'hommes) : très peu sont visibles dans les rangs maliens ; le manque de munitions pourrait expliquer cette relative rareté. Autres armes d'appui du groupe : les fusils-mitrailleurs RPK ainsi que les mitrailleuses légères PKM ; les RPD semblent ne plus être en dotation dans les unités régulières, mais toujours présents dans les armureries.

A l'image de ce qu'est l'armée malienne, tous les groupes de combat ne semblent pas être dotés d'un fusil-mitrailleur ou d'une mitrailleuse légère. En outre, si le groupe de combat se compose théoriquement d'une dizaine d'hommes, l'auteur de ses lignes a observé que, dans la pratique, ces groupes n'en alignent le plus souvent que huit, soit un chef de groupe (au mieux, un sergent) avec sept hommes. Pour peu que le groupe dispose d'une arme automatique collective, la faiblesse des effectifs ne l'autorise pas à se structurer en un élément « feu » et un élément « choc », plus explicitement, en un élément (feu) qui appui la manœuvre du second (choc).

Toute idée de « manœuvre et feu » devient alors caduque, ne permettant que celle du « feu en mouvement ». Les groupes de combat perdent ainsi en précision dans leurs tirs, ainsi qu'en allonge : tirer à la PKM bien stable sur son bipied, en position allongée n'est pas la même chose que de « défourailler » avec la même arme utilisée à la hanche. Rebelles du MNLA et islamistes, eux, savent à l'évidence constituer des bases de feu qui appuient des éléments de manœuvre, ce qui va leur permettre de prendre l'ascendant sur les soldats maliens.

Après avoir détaillé la structure des unités de combat, nous pouvons appréhender ce qu'il en est des effectifs d'un régiment. Pour les unités les plus faibles (une CCS et deux ou trois compagnies d'infanterie), les effectifs atteindraient alors péniblement trois cents ou quatre cents hommes, soit en-dessous des effectifs communément admis pour un régiment (lorsque cette désignation équivaut à un bataillon). Cette conjoncture éclaire sous un autre angle l'intégration d'ex-rebelles ; il ne s'agit plus juste de trouver une solution à un problème politique comme avec les ETIA, mais aussi de répondre à épineuse question : comment disposer de régiment plus étoffés ?


Quid des forces spéciales ?

Ainsi que nous l'avons vu, le « bataillon de forces spéciales » mentionnés par The Military Balance 2012 (et précédentes éditions depuis celle de 1984-1985) n'existe pas à proprement parler, le « bataillon de forces spéciales » et le « bataillon parachutiste » listé constituant une seule et même unité, à savoir, le 33ème Régiment Commando Parachutiste (33ème RCP), de la taille d'un bataillon, avec des compagnies de combat à 136 hommes.

L'entrée de la caserne du 33ème Régiment Commando Parachutiste (33ème RCP)
 
La compagnie d'instruction parachutiste, attachée au régiment, aligne un détachement de chuteurs opérationnels. Théoriquement, ceux-ci peuvent sauter à haute altitude depuis n'importe quel appareil de transport de l'Armée de l'Air, y compris les Basler, voire d'avions étrangers. Toujours théoriquement, une fois parachutés, ils accomplissent des missions qui rentrent dans le cadre des opérations spéciales : patrouilles de reconnaissance profonde, sabotages... Une partie des hommes du régiment étant encore formés et brevetés parachutistes juste avant la révolution libyenne, il n'est pas impossible que ces chut'ops aient bénéficié de l'entraînement des militaires de Tripoli.

En outre, la 334ème Compagnie Commando Parachutiste a reçu un entraînement basique à la lutte contre-terroriste, sous l'égide des Special Force américains. De plus, treize commandos-parachutistes, aux côtés de douze soldats de la Garde Nationale et gendarmes, ont été formés par la Corée du Nord aux techniques de protection rapprochée. Inutile de dire qu'ils n'ont pas été sollicités après le coup d'état puis le contre-coup qui a suivi. Fin 2011, une autre des compagnies du 33ème RCP a bénéficié de formations et d'un entraînement, à la topographie, aux procédures radios, et aux tactiques de petites unités, menés par treize instructeurs canadiens du Canadian Special Operations Regiment (CSOR).


Pourquoi l'armée malienne a-t-elle été battue ?

Dans l'annexe d'un rapport américain de 1999, les observateurs militaires de Washington se montrent très sévères à l'encontre des forces terrestres de Bamako, relevant en particulier les points suivants :
  • Le matériel de transmissions ne permet que des opérations au niveau du bataillon, les sections qui sont équipées de radios manquent de batteries.
  • Les militaire ne s'entraînent pas régulièrement ; en général les troupes apparaissent mal organisées et léthargiques.
  • Toutes les unités sont a priori en sous-effectifs, avec de 50 à 70 % seulement de leurs effectifs théoriques (problème qui devait être résolu, au moins en partie, par l'intégration des ex-combattants de la rébellion de 1990-1995).
  • Les hommes sont réticents à mener des opérations de lui (notons pourtant que celles-ci sont cruciales dans le désert).
  • Le génie n'a pas de capacité de déminage et ses moyens généraux sont limités.
  • Au niveau des soldats la maîtrise du français et de l'anglais n'est pas très bonne.
  • Le mélange d'une doctrine soviétique, française et américaine limite la cohérence de celle-ci.
  • La maîtrise de l'anglais est limitée chez les officiers et les sous-officiers.

Démonstration de force sous l’œil de civils, adultes et enfants, à Tombouctou : les uniformes sont disparates ; difficile d'établir si le BTR-60PB à gauche et le BRDM-2 à droite sont en appui ou juste garés. S'ils sont en appui, ils sont trop proches l'un de l'autre, les rendant à la fois plus repérables, mais aussi plus vulnérables : un tir réussi de RPG au canon sans-recul ou au RPG sur l'un des deux pourrait aisément endommager l'autre ; davantage une démonstration « publicitaire », donc, qu'un exercice réaliste.
 
Concernant les matériels, les constatations ne sont pas meilleures. Elles renvoient à celles qui précèdent dans cette « revue de détails » :
  • État opérationnel des véhicules extrêmement bas
En 2012, avec le manque de pièces de rechange (qu'accroît l'âge de la plupart des systèmes d'armes alignés), ainsi que de techniciens pour la maintenance, cette situation s'est encore dégradée. La France s'investit dans la mise d'une chaîne de maintenance avec la mise sur pied de deux détachements de réparation dans le nord du pays, mais sans grand effet car trop tard.

Ajoutons les insuffisances dans le domaine des munitions : les obus de 76 mm de PT-76 sont à 85 % défectueux. Lors des affrontements du début d'année, de nombreuses unités de l'Armée de Terre, de la Garde Nationale ou encore de la Gendarmerie doivent rapidement rompre le combat. La pénurie de munitions et l'intensité des engagements font qu'elles se retrouvent vite sans cartouche à tirer. Comment, alors, arrêter les rebelles du MNLA et, dans leur sillage, les jihadistes ? En outre, les chargeurs font défaut, l'équipement individuel est pauvre : peu de porte-chargeurs, bretelle des armes réalisées avec de la ficelle, pas de bidons d'eau...

A l'occasion d'un exercice, avec un conseiller militaire des Special Force ; la bretelle des carabines semi-automatiques Type 56 est en ficelle...

Au sujet du problème du sous-effectif, il n'est pas aussi marqué dans les bureaux d'état-major, les unités de commandement (cf. les points qui suivent sur le C2). Au point que des Special Force américains, impliqués dans l'International Military Education and Training Program (IMET), se plaignent dans le courant des années 2000 d'entraîner des secrétaires et autres personnels de soutien. Ceux-ci sont évidemment nécessaires au bon fonctionnement d'une armée. Reste que dans le cas présent, le manque de soldats de « première ligne » contraint Bamako à les faire participer à ces sessions de formation purement tactiques (comment réagir à une embuscade, progresser et se couvrir en zone désertique, etc) qui seraient plus profitables aux combattants, tandis que ceux en bénéficient n'en retirent pas tout le bénéfice attendu ; la valeur des programmes d'entraînement s'en trouve alors fortement diluée...

Exercice au tir sur cible à 50 mètres, à l'AK-47, sous l'égide d'un Special Force américain ; lors de ces entraînements, les Américains financent les munitions utilisées, de fait, les militaires maliens peuvent grandement améliorer leur niveau. Mais toutes les unités ne bénéficient pas de cette aide de toute manière irrégulière (pas assez d'entraînement à l'année).
 
Des conseillers militaires américains révèlent à la même époque toute l'impéritie des forces maliennes, en dépit de la bonne volonté des uns et des autres : pour une patrouille mobile comprenant une petite dizaine d'hommes, un seul d'entre-eux sait conduire : s'il vient à être gravement blessé ou tué, c'est toute la patrouille qui est neutralisée ! Idem pour le servant attitré de la mitrailleuse SGM montée sur le pick-up : lui seul l'utilisation et le fonctionnement de son arme. Pour « effacer » toute la patrouille, il suffit donc de mettre hors de combat le conducteur puis le tireur-mitrailleuse...

En ce qui concerne la formation purement malienne, la politique de recrutement menée dans le courant des années 2000 a pesé lourd sur la capacité limitée de Bamako : beaucoup de civils à transformer en soldats pour peu d'instructeurs confirmés. Au bilan, l'armée augmente ses effectifs mais leur entraînement laisse à désirer, avec des conséquences directes sur la cohésion des unités, la discipline, et bien entendu, le professionnalisme. L'afflux des « intégrés », les ex-rebelles nomades, après les événements de 2006, n'arrange rien, dans un climat de suspicion entre les militaires du nord et les militaires du sud.

Éléments de l'Armée de Terre et de la Garde Nationale entassés dans un camion de transport de l'Armée de Terre lors des événements du printemps à Bamako; les hommes sont dotés d'un « classique » mélange de carabines semi-automatiques Type 56 et SKS, d'AK-47. En dehors des mouvements stratégiques, les officiers répartissent normalement leurs hommes entre plusieurs véhicules dans des zones dangereuses ; ici, une seule roquette de RPG-7 provoquerait un carnage, anéantissant toute une section. Une rafale de 12,7 mm ou de 14,5 mm bien placée, avec des balles traversant facilement les chairs à courte et moyenne distance causerait à peine moins de dégâts.
Mais surtout, les constatations américaines soulignent l'état catastrophique du C2 (commandement et contrôle) :
  • Une bureaucratie non négligeable handicape l'efficacité de la chaîne de commandement (l'organisation complexe des structures de commandements, plus haut, l'illustre clairement : divisions, direction centrales, sous-directions, dont certains bureaux parfois redondants, etc...)
  • D'importants problèmes existent entre les officiers et les sous-officiers.
  • Les officiers ont peu d'expérience dans l'organisation des rôles du personnel, tandis que la prise de décisions par des comités est typique.
Revenons sur ce dernier point, celui de la « prise de décision par des comités » qui fait écho à une « mésaventure » de l'armée malienne. Dans les années 1990 alors que le Mali est confronté à l'insurrection nomade, les autorités politiques et militaires se heurtent à la contestation d'une organisation de sous-officiers, quasiment un « syndicat militaire », la Coordination des sous-officiers et des hommes de rang. La discipline en souffre tandis que les militaires, qui devisent avant de contester ouvertement les décisions politiques, multiplient les exactions contre les populations nomades du Nord. En 1994, Boubacar Sada Sy, alors ministre, ordonne la dissolution du mouvement...

La situation qui prévaut au Mali depuis le 22 mars 2012 évoque étrangement le désordre qui régnait une vingtaine d'années auparavant. A sa façon, le capitaine Sanogo, qui ordonne à des colonels et à des généraux, qui se réserve le droit de décider quant aux choix politiques, est l'héritier de ces « syndicalistes militaires ».

Enfin, la question du moral n'est pas directement évoquée dans le rapport de 1999 ; les Américains se contentent pudiquement de parler de « léthargie » des hommes, faisant ainsi référence tant à l'absence d'initiative au niveau des petites unités que de défaillances morales. Ces dernières ne sont pas négligeables : les militaires déployés au nord souffrent de dépression ; en dépit d'un surplus de solde, peu sont motivés pour servir loin des villes-garnisons du sud.

Beaucoup de ceux qui sont envoyés dans le septentrion jalousent ceux qui restent « planqués » au sud. Le manque de moyens, l'inactivité et l'ennui, avec des patrouilles dangereuses, parfois mortelles, pour seule alternative, l'absence de perspectives quant à des promotions alors qu'enfle le nombre de colonels et de généraux, des soldes insuffisantes pour subvenir aux besoins des familles, conduisent aux bagarres, à l'alcoolisme, aux trafics en tout genre : ainsi, en 2003, plusieurs officiers en garnison dans la zone de Kidal sont sanctionnés pour avoir vendus des armes de leur garnison !

Treize ans se sont écoulés depuis l'état des lieux effectué par l'armée américaine, treize ans durant lesquelles les choses n'ont pas beaucoup changé, tandis que la préparation des soldats et l'état des matériels se sont dégradés. Pourtant, à n'en pas douter, des soldats (« noirs du sud » ou « intégrés » du nord) se sont battus. L'accusation selon laquelle l'armée malienne aurait lâchement abandonné le nord sans combattre est partiellement injuste : elle n'avait ni les moyens véritables, ni l' « intelligence » pour la mission qui l'attendait, face à un adversaire déterminé, maîtrisant parfaitement les principes de la guerre dans le désert mâtinés de guérilla, et sachant les appliquer sur le terrain.


(A suivre...)


Laurent Touchard 

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