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mardi 15 janvier 2013

Décryptage : L'OPERATION DE SAUVETAGE DE DENIS ALLEX




EC725 Caracal en exercice (Source : ministère de la Défense)




Note du 10/01/2014

Depuis l'année dernière, de nouveaux éléments ont été révélés, précisant davantage les conditions de la tentative de libération de Denis Allex. Au regard de ceux-ci, il apparaît que mon décryptage ne manquait pas de pertinence :
http://conops-mil.blogspot.fr/2013/01/decryptage-loperation-de-sauvetage-de.html
Dans le courant de l'année 2014, je rédigerai une version actualisée du billet mentionné, tout en laissant l'original sur le blog.



 
Le « debriefing médiatique » qui concerne la tentative de libération et d'exfiltration de Denis Allex permet d'en savoir davantage sur les circonstances de l'opération, au moins dans ses grandes lignes. Reste que le regard en question manque d'acuité sur les raisons d'un échec qui semblent finalement se résumer à la déclaration du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, à l'occasion d'une conférence de presse samedi 12 janvier 2013, indiquant que la résistance avait été « plus forte que prévue ». Or, avec une connaissance relative de ce type d'intervention et sans trahir de secrets, il n'y a pas qu'une seule explication à ce revers face au terrorisme.


De la difficulté des opérations de libération d'otages en zone hostile

Avant d'aller plus loin, il convient de préciser que la libération d'otages en zone hostile est une des opérations spéciales les plus difficiles qui soient : les risques d'échec sont plus élevées que les chances de réussite... Pour augmenter ces chances, de nombreux facteurs doivent être réunis. Or, souvent, les entours de la situation ne le permettent pas, ou bien dans des conditions dégradées, faisant que de sacro-saints principes concourant au succès ne peuvent être respectés à la lettre.

Ces principes, ils sont au nombre de cinq (trois,voire quatre, selon d'autres analystes) :
  • La qualité et l'abondance du renseignement
  • Un plan aussi simple que possible développé dans le plus grand secret
  • La mise en place de mesures de déception (tromperie de l'adversaire)
  • La surprise et la vitesse d'exécution
  • La qualité et l'adéquation des forces engagées
Que l'un de ces éléments viennent à manquer, à être mal appréhendé ou encore, à être négligé, et c'est toute l'opération qui est mise en péril, plus encore la vie des otages. Mais parfois, car il y a urgence, il ne peut en être autrement.


Intervention rapide ou temporisation ?

Deux philosophies s'affrontent souvent en matière de libération d'otages : celle qui prône une action rapide et celle qui préconise de temporiser. Les partisans de l'action rapide mettent en avant l'idée qu'une action sans délai prive les ravisseurs de l'espace pour s'organiser : conduire l'otage dans un lieu sûr (pour eux), difficile à localiser précisément pour ceux qui voudraient le libérer, et si possible, susceptible d'être facilement défendu défendu. Cette option souffre de deux inconvénients majeurs : d'une part, il importe de disposer de moyens suffisants sur zone ou de pouvoir vite les déployer, avec une structure de commandement sans faille, et d'autre part, le manque de renseignements d'ordre divers nuit au bon déroulement de l'opération déclenchée dans la foulée du kidnapping.

La tentative de libération de Vincent Delory et Antoine de Leocour l'illustre. La décision de les arracher des mains d'Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) répondait au commentaire qui précède : empêcher les terroristes d'amener les deux hommes là ils étaient susceptibles d'être détenus très longtemps, de servir de moyen de pression sur le pouvoir politique via l'opinion publique, mais aussi de source de revenus potentielle par le paiement de rançons. Les militaires qui ont agi ont fait de leur mieux, mais la faiblesse des informations sur l'expérience des salafistes, sur l'armement de bord des véhicules, sur leur manière de « fonctionner » (bidons de carburant à bord des 4x4), ainsi que sur la présence de gendarmes nigériens, prisonniers a eu des conséquences funestes.

Ceux qui préfèrent attendre arguent que le temps permet de rassembler des renseignements sur les preneurs d'otages, le lieu de détention, sa géographie, les forces susceptibles d'être présentes sur place et dans les environs. Tandis que s'écoulent les semaines, voire les mois, ou même les années comme pour Denis Allex, des négociations sont menées : d'une part, elles peuvent effectivement aboutir à une libération sans violence, en échange de contreparties souvent financières, d'autre part cette période peut être mise à profit pour planifier une opération.

Si le postulat est valable, il comporte également ses désavantages, à commencer par le risque d'une fuite dans les médias quant à la préparation d'une opération. Risque qui croît à mesure que le temps s'écoule. En conséquence de quoi, des mesures de sécurité exceptionnelles doivent être prises, impliquant dès lors une difficulté supplémentaire pour la planification de l'opération : qui peut savoir ? A quel moment prévenir les intervenants ? Quels éléments leur donner ? Le cloisonnement outrancier, la mauvaise gestion de la diffusion des renseignements est une des causes de l'échec américain lors de l'opération Eagle Claw, destinée à libérer les otages retenus à l'ambassade de Téhéran... Une fois l'opération lancée, dans la confusion d'un plan compliqué, sitôt que la machine s'est grippée, les uns et les autres ne savaient pas exactement que faire.

En outre, plus le temps passe, plus l'opinion publique se montre critique à l'encontre du pouvoir, tancé pour son inactivité supposée, pour l'absence d'informations communiquées aux familles (et que beaucoup d'observateurs perçoivent faussement comme un signe d'inaction). Toujours à propos de l'affaire des otages d'Iran, après avoir stoppé le projet initial d'une opération de libération afin de ne pas nuire aux négociations en cours, le Président Carter a finalement donné son aval « pour faire quelque chose », dans la précipitation. La préparation interrompue, reprit finalement, mais la durée de son interruption représentait du temps en moins pour les planificateurs, pour sélectionner et réunir des équipages d'hélicoptères, voir ce qui pouvait clocher dans les détails, les options...


Le kidnapping de Denis Allex et Marc Aubrière : l'impossibilité de l'intervention rapide

Pour Denis Allex et Marc Aubrière enlevés le 14 juin 2009 à Mogadiscio, l'option d'une intervention rapide apparaît difficilement applicable : une opération aurait pu être décidée, des éléments auraient pu rapidement être acheminés à Djibouti, mais ensuite ? Intervenir où ? Contre qui ? Clairement, Paris perd la trace des deux hommes de la DGSE : ils sont séparés, passent d'un groupe armé à un autre, tous avec des motivations différentes et une détermination inégale. C'est probablement ce qui permet à Marc Aubrière de s'échapper. En revanche, pour Denis Allex, ses geôliers successifs, des lieux de captivité changeant, rendent caduque toute possibilité d'action.

S'impose alors, de facto, l'option de l'attente pour les autorités françaises. Le temps qui s'écoule est alors mis à profit pour trouver des interlocuteurs, négocier des conditions de détention les moins déplorables possibles pour l'otage, tenter de ramener les revendications à un niveau réaliste et parvenir enfin à une libération, tout en recueillant des renseignements, en envisageant différents scénari d'interventions si d'aventure se présentait une « fenêtre d'opportunité ».

Dimanche 13 janvier, le ministre de la Défense nous apprend que le déclenchement de l'opération a été décidée par François Hollande un mois auparavant, lorsque a été « su avec un maximum de certitudes où se trouvait très précisément l'otage ». Une autre information relayée par les médias précise la précédente : la DGSE réfléchissait à l'usage de la force depuis un an. C'est certainement bien davantage et il n'est d'ailleurs pas absurde de penser qu'au cours des trois ans de captivité de Denis Allex, une opération pour le libérer a pu être envisagée à plusieurs reprises, sans se concrétiser, faute d'une véritable fenêtre d'opportunité et de chances raisonnables de succès.


La préparation de l'opération – le renseignement

A propos du renseignement, les satellites, les drones, les appareils de surveillance pour l'écoute électronique existent certes, mais rien ne remplace le renseignement d'origine humaine (ROHUM). Or, nous comprenons aisément que ce type de renseignement est difficile à obtenir ou à mettre en place dans une zone insurgée telle qu'un fief de shebab ! Les autorités somaliennes disposent probablement de sources plus ou moins fiables, mais la DGSE n'a sans doute pas sollicité spécifiquement l'aide de leurs services, afin d'éviter toute faille de sécurité et de garantir l'intégrité du secret.

L'imagerie satellitaire obtenus grâce aux Helios II, éventuellement au Pléiade 1 et peut-être grâce aux Américains, ainsi que les écoutes et leur cartographie, fournissent évidemment des données précieuses sans être la panacée. Des terroristes aguerris savent comment déjouer l'observation des satellites et des reconnaissances photographiques (drones), tout en faisant preuve d'une certaine discipline quant à leurs échanges radios, téléphoniques ou sur Internet ; ils disposent de véritables experts en sécurité dans ces domaines. Le renseignement technique, aussi sophistiqué soit-il, manque souvent d'acuité s'il ne s'accompagne pas de renseignement humain. Cependant il a le mérite de fournir des données que peuvent ensuite exploiter les analystes.

Les résultats ont ensuite servi à l'élaboration du plan, et au fil des renseignements reçus, à l'affiner, voire à le modifier, à envisager des options. Par exemple, le point d'insertion des hommes du Service Action (SA), à environ trois kilomètres de la geôle de Denis Allex laisse supposer que des mitrailleuses lourdes DShK de 12,7 m/m, ZPU-1 ou 2 de 14,5 m/m, voire des canons ZU-23-2 de 23 m/m, dont certains montés sur des 4x4 et des camions légers – les « Technicals » - défendent l'endroit. En conséquence de quoi, les hélicoptères auraient déposé l'unité à distance de sécurité raisonnable.

Malheureusement, l'imagerie ne permet pas d'évaluer l'état d'esprit des terroristes, ni de ceux qui vivent à proximité. Par peur, par loyauté clanique, par idéologie religieuse ou encore par haine des Occidentaux, les civils somaliens ont tendance à prendre fait et cause en faveur des « seigneurs » armés locaux. Pour des motivations diverses, beaucoup deviennent des informateurs, d'autres, souvent des adolescents ou de jeunes hommes, sont contraints (notamment par des menaces aux familles) de rejoindre la piétaille légèrement armée qui forme la « chair à Kalashnikov » des milices.

En outre, contrairement à une idée reçue, les civils ne sont pas tous hostiles aux shebab qui, par l'application stricte de la charia, punissent sévèrement les voleurs, garantissant ainsi l'ordre qui favorise le commerce. Même s'ils sont en « perte de vitesse », s'ils ont subi de nombreux revers et que les divisions et défections minent de plus en plus la mouvance, ils gardent des sympathisants. Cela, les satellites et les drones ne le montrent pas, et de toute évidence, les hommes du SA arrivent dans une zone acquise aux jihadistes somaliens. Qu'il s'agisse de sympathisants contraints ou sincères ne change pas foncièrement la donne.

Un groupe de miliciens shebab ; le recours aux enfants et aux adolescents n'est pas rare : les shebab contraignent les familles à leur remettre leurs enfants qui sont ensuite religieusement endoctrinés, vaguement formés au maniement des armes légères.



La préparation de l'opération – les mesures de déception

Dans l'immédiat, rien n'a filtré sur d'éventuelles mesures de déception, ce qui ne signifie pas qu'elles n'ont pas existé à une échelle stratégique tout d'abord, par exemple en faisant croire au groupe détenant Denis Allex que les autorités françaises ne le localisaient pas du tout au bon endroit. Ces mesures de déception auraient pu aussi être mises en œuvre au cours de la phase exécutoire de l'opération, à l'image de ce que firent les Israéliens à Entebbe, dans la nuit du 03 au 04 juillet 1976.

Les forces de Tel Aviv interviennent alors pour libérer cent trois otages, capturés lors d'un détournement d'avion mené par des Palestiniens et Allemands, le 27 juin 1976. L'avion se pose finalement à Entebbe, en Ouganda, où le dictateur Idi Amin Dada offre son hospitalité aux terroristes. Après cinq jours de planification, un C-130 se pose sur la piste d'Entebbe, tandis que la tour de contrôle a été leurrée ; une Mercedes suivie de deux Range Rover débarquent de l'avion, roulent vers le terminal. Pour les soldats ougandais, la Mercedes est un symbole de pouvoir, et les Range Rover ne peuvent être qu'une escorte. Par ailleurs, les commandos israéliens ont le visage noircis : de loin, ils font illusion, ressemblant à des Africains.

Cette incroyable ruse permet aux Israéliens d'atteindre le terminal où sont gardés les otages sans attirer l'attention. Six preneurs d'otages sont tués et quarante-cinq soldats ougandais à l'extérieur, tandis que le chef du commando israélien perd lui aussi la vie. Sur les cent trois otages, cent sont libérés : c'est un succès. En Somalie, s'ils ont bien été déposés à trois mille mètres de la geôle de Denis Allex, les hommes du SA ont dû parcourir cette distance en étant dès le départ, peut-être même avant, identifiés comme étant des ennemis. Aucune mesure de déception tactique ne semble avoir été mise en oeuvre, peut-être pour des raisons techniques. Dès lors, la préservation de l'effet de surprise, le plus longtemps possible, n'était plus aussi sûre.


La bévue des autorités somaliennes : compromission de la surprise ?

Le 21 juin 2012, à l'occasion d'une conférence de presse, Hussein Arab Isse, ministre de la Défense somalien, annonce la libération de deux otages sud-Africains, kidnappés en 2010 par des pirates. Au cours de cette conférence, il indique aussi : « Nous savons où se trouvent les autres otages, dont l'agent français, et si les ravisseurs ne les libèrent pas, nous les secourrons par la force ». Coup de bluff ?

Quoi qu'il en soit, la menace du ministre somalien ne pouvait avoir que deux conséquences : éventuellement amener les shebab à déplacer leur otage et à renforcer leur vigilance ainsi que les moyens pour le garder ; de quoi compromettre toute la préparation d'une opération et entraîner le report de celle-ci, afin de réunir à nouveau les éléments nécessaires à l'existence d'une fenêtre d'opportunité. Cette bévue involontaire, compromettant l'effet de surprise stratégique, et incidemment, tactique, pourrait être une cause lointaine de l'échec de l'opération.


L'opération

Dans la nuit du vendredi 11 au samedi 12 janvier, probablement deux hélicoptères de combat EC665 Tigre et quatre hélicoptères de transport d'assaut EC725 Caracal, transportant une cinquantaine d'hommes du Service Action de la DGSE décollent du Mistral, un bâtiment de commandement et de projection (BPC). Outre leur capacité de porte-aéronefs, les BPC sont pourvus de systèmes de communications par satellites et de visioconférence qui leur permettent d'être en liaison constante avec les centres décisionnels en métropole, tandis qu'ils peuvent accueillir des blessés graves (une soixantaine), et les traiter, avec deux blocs opératoires...

Les forces qui participent à l'opération sont les suivantes :
  • Détachement du Service Action (SA), unité opérationnelle de la DGSE, d'une cinquantaine d'hommes regroupant des spécialistes divers (transmissions, explosifs, tirs de précision, médecine d'urgence...) pour la plupart armés de pistolets-mitrailleurs HK MP7A1 et probablement de HK417 pour les tireurs de précision
  • Deux hélicoptères de combat EC665 Tigre de l'Escadrille d'Opérations Spéciales 6 (EOS 6) 4ème Régiment d'Hélicoptères de Forces Spéciales (4ème RHFS)
  • Quatre hélicoptères EC725 du Groupe Aérien Mixte 56 (GAM 56) Vaucluse de la DGSE et de l'Escadrille d'Opérations Spéciales 3 (EOS 3) du 4ème Régiment d'Hélicoptères de Forces Spéciales (4ème RHFS)
  • Le BPC L9013 Mistral et la frégate de défense aérienne D621 Chevalier Paul
  • Un chasseur-bombardier F-15E Strike Eagle de du 336th Expeditionary Fighter Squadron du 380th Expeditionary Operations Group américain, basé à Djibouti
Le recours au Service Action pour l'intervention au sol tient à deux choses : d'une part, Denis Allex était un agent de la DGSE, auquel appartient aussi le SA dont les éléments sont parfaitement entraînés (certains de ses hommes sont probablement des anciens du 1er Régiment Parachutiste d'Infanterie de Marine [1er RPIMa], unité du Commandement des Opérations Spéciales, qui s'entraîne fréquemment, y compris avec le GIGN, aux missions de libération d'otages). D'autre part, la France n'est pas en guerre déclarée ou latente avec la Somalie : se déployer sur le sol somalien relève donc plus de l'opération « clandestine » (au moins dans son principe) que de l'opération spéciale... Lors de l'opération Neptune Spear contre la demeure de Ben Laden, le 02 mai 2011, les SEALs chargés de l'opération furent temporairement affecté à la CIA, l'Amérique n'étant pas en guerre avec le Pakistan.

Tous feux éteints, les appareils se dirigent, à basse altitude au-dessus de la mer, vers les côtes somaliennes. Chaque Caracal est en mesure d'emporter jusqu'à 29 hommes. De fait, la force d'intervention possède une bonne marge si d'aventure un des hélicoptères était abattu : c'est une des leçons de l'opération américaine Eagle Claw. Leçon qu'ont aussi retenu les Américains : toujours lors de Neptune Spear, la défaillance d'un des hélicoptères MH-60 Black Hawk modifié n'empêche pas les SEALs d'évacuer les lieux.

Deux mitrailleuses MAG de sabord arment les Caracal et leur blindage les protège contre les tirs d'armes légères de calibre 7,62 m/m (variantes de Kalashnikov, mitrailleuses PKM...). En revanche, ils sont vulnérables de 12,7 m/m, de 14,5 m/m et plus encore aux canons de 23 m/m, ainsi qu'aux RPG-7 – extrêmement dangereux contre les voilures tournantes -. Les EC665 Tigre fournissent l'appui feu direct, tandis qu'un F-15E Strike Eagle américain, basé à Djibouti, se tenait peut-être à disposition des Français, notamment pour raser la geôle de Denis Allex sitôt celui-ci libéré. Mais il est également possible que celui-ci ne soit intervenu que sur sollicitation française, pour couvrir le retrait.

Entre eux et le BPC Mistral, un avion que les observateurs mentionnent comme étant américain sert de relai radio ; la nationalité de l'appareil est étonnante car l'Atlantique ATL-2 à Djibouti est en mesure d'effectuer ce type de mission. S'ajoute peut-être un drone américain, qui aurait décollé des Seychelles.

Les hélicoptères s'enfoncent maintenant à l'intérieur des terres ; l'itinéraire a probablement été choisi afin de survoler le moins de zones d'habitations possibles, en fonction de l'autonomie des voilures tournantes, tout en évitant trop de détours pour réduire le temps de vol et donc, les risques d'être repérés, mais il n'est pas certain que cela fonctionne... C'est peut-être là que commencent les déboires de la force d'intervention, alors qu'elle approche du (ou des) point(s) d'insertion.

A défaut de radar, les shebab bénéficient, comme nous l'avons vu plus haut, de tout un réseau d'informateurs. Même si rien ne le confirme, il donc n'est pas exclu qu'ils aient pu être alertés avant même l'arrivée des Français à proximité de Bulomarer. De là, ils auraient activé leur dispositif, organisé des patrouilles. Par malchance, c'est sur l'une d'elle que seraient tombées les équipes du SA, ou autre hypothèse, sur des civils sympathisants/miliciens sortis de leur sommeil par le bourdonnement des appareils.

Miliciens shebab, civils armés, auxiliaires du "noyau dur" ; sans les armes (AK-47 et AKMS), rien ne les distingue de paisibles habitants... A noter à l'arrière plan, une mitrailleuse lourde DShK de 12,7 m/m montée sur un véhicule.


Très vite, peut-être même juste après avoir mis le pied au sol, ces miliciens engagent les commandos. Les hommes du SA les éliminent vite, mais l'effet de surprise est perdu. D'autres miliciens déboulent, la fusillade s'intensifie, avec des tirs venant de toutes les directions. Les shebab dépêchent probablement des technicals que prennent à partie le Tigre avec leur canon de 30 m/m. La progression des Français se ralentit face aux quelques cent cinquante à deux cents shebab et miliciens islamistes bien armés :
  • Différents modèles de Kalashnikov : AK-47, AKS-47, AKMS de 7,62 m/m...
  • Des fusils-mitrailleurs : RPK de 7,62 m/m
  • Des mitrailleuses légères : PKM de 7,62 m/m
  • Des mitrailleuses anti-aériennnes lourdes (dont certaines probablement montées sur 4x4 ou camions légers) : DShK de 12,7 m/m, ZPU-1 et ZPU-2 de 14,5 m/m
  • Des lance-roquettes antichars RPG-7 utilisables également contre les hélicoptères et les personnels
  • Des canons sans-reculs : BM-10 de 82 m/m
  • Peut-être des mortiers de 60 et 82 m/m
Adolescents somaliens enrôlés par les shebab ; ici armés d'AKMS et de RPG-7 (l'adolescent à gauche porte une bande de munitions pour mitrailleuse PKM ; en dépit de leur âge, ils sont, malheureusement, endoctrinés et aussi dangereux que des adultes...


Le commando a donné un coup de pied à un monstrueux nid de frelons ; probablement mal ou pas équipés en systèmes de vision nocturne, les shebab font pleuvoir un déluge de projectiles : rafales d'armes automatiques, tirs de RPG et de mitrailleuses lourdes. A défaut de voir leur cible distinctement, ils espèrent toucher par hasard. 

Pourtant, les hommes du SA seraient parvenus jusqu'aux bâtiments et plus particulièrement jusqu'à la « safe house » où était détenu Denis Allex. Mais, ils ne sont pas au bout de leur peine : il leur faut encore neutraliser d'éventuels pièges à l'explosif, ou du moins, vérifier si aucun ne sont placés (les « manuels » de kidnapping jihadistes l'enseignent) avant d'affronter en « close quarter battle » (CQB ; combat en milieu confiné) les terroristes qui gardent Denis Alex. C'est à ce moment-là que l'agent de la DGSE aurait été tué.

Après environ quarante-cinq minutes d'un très violent combat, l'évacuation est ordonnée sous la couverture des rafales de 30 m/m des Tigre. L'incertitude règne sur le sort de Denis Allex, mais il est quasiment certain que d'importants renforts shebab convergent alors sur Bulomarer, menaçant les Français d'une catastrophe. Dans la confusion, un des hommes, peut-être un expert en explosif est vraisemblablement grièvement blessé. Plus tôt, un autre homme du SA a déjà été tué. L'opération est un échec et un drame humain : la mort probable de Denis Allex, le décès de deux membres du Service Action...


Des responsabilités ?

L'opération a été lancée car existait une petite fenêtre d'opportunité et car les autorités estimaient que Denis Allex était en danger : son état moral et de santé déclinaient, les terroristes avaient donc tout intérêt à le « juger » à défaut de parvenir à marchander sa libération. Aucun chef d'Etat, quel que soit sa couleur politique, ne prend cette décision d'intervenir de gaieté de cœur. Mais il devenait impératif d'agir vite, dans des conditions difficiles nuisant à la mise en application stricte des « cinq principes » détaillés au début de cette réflexion.

Personne n'a démérité : les hommes du SA ont fait preuve d'une immense bravoure, empêtrés dans une fournaise infernale et victimes de malchance. Alors que l'effet de surprise ne jouait plus, ils ont poursuivi leur mission, connaissant l'impérieuse nécessité de libérer Denis Allex. Et pourtant, sans l'effet de surprise dans ce type de mission, la théorie veut que la-dite mission soit abandonnée... Mais les opérationnels de la DGSE sont restés, c'est probablement que le plan envisageait ce cas de figure, que les hommes s'y étaient également préparés, sachant qu'alors, il y aurait des pertes...

A n'en pas douter, les planificateurs ont « pensé l'impensable » comme l'exige une autre règle pour l'élaboration des opérations. En témoigne le choix d'une unité comprenant une cinquantaine d'hommes. Pour couper l'herbe sous le pied de ceux qui verraient là des moyens insuffisants, il faut savoir que ce volume de force est un bon compromis entre taille réduite, capacité à faire face à différents scenari et puissance de feu conséquente.

La taille réduite permet une insertion et une extraction plus rapide, contribue à une certaine discrétion une fois au sol, mais aussi elle permet d'élaborer un plan simple. Beaucoup d'hommes implique un plan plus complexe, avec plus d'hélicoptères, plus de risques d'être repérés... Quant à faire face à tous les scénari, même si les effectifs des shebabs se sont révélés plus importants que ceux supposés, l'engagement de deux Tigre et la présence quasi certaine d'un F-15E Strike Eagle américain n'étaient pas anecdotiques... Reste à savoir si cette dernière était prévue ou bien, si elle a été sollicitée au cours de l'opération.

La raison première de l'échec de cette opération, c'est la malchance. Quant aux responsables ; ce sont les shebabs.


Laurent Touchard

1 commentaire:

  1. Bjr, sait-on désormais si les corps des soldats morts dans cette opération ont été restitués à la France? Patrice Rebout a été inhumé avec les honneurs en janvier 2013 mais les corps de Denis "Allex" et du sergent-chef "F" ont-ils été rendus? merci.

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