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samedi 26 janvier 2013

Terrorisme : IN AMENAS, OPERATION SI BIEN PLANIFIEE ?





La préparation, le premier objectif

Aux dires des autorités algériennes, qui reprennent les déclarations des jihadistes,l'opération était en préparation depuis deux mois et demi. Ses grandes lignes auraient été tracées à Tripoli, par Mokhtar Belmokhtar, un des « pontes » d'Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) en dissidence avec son organisation, et en conséquence, fondateur des Signataires par le Sang fin 2012 (probablement une nouvelle désignation donnée à la katiba qu'il commandait au nom d'AQMI). Mohamed Lamine Boucheneb, chef du Mouvement des Fils du Sahara pour la Justice Islamique (MSJI), participe sans doute aussi à ce début de planification.

Si MBM est en Libye, c'est également pour y acheter des armes, par l'entremise de Boucheneb, ce dernier gérant les réseaux de contrebande (75 % des cigarettes fumées en Libye proviennent de ces trafics) de celui que l'on surnomme Mister Marlboro, ou encore, Le Borgne. Grâce à Boucheneb, à ses contacts et à des complicités diverses, Mister Marlboro semble être resté dix-huit jours dans la ville libyenne, négociant l'achat de matériels divers tout en poursuivant la planification de l'opération contre le site gazier de Tiguentourine, à une trentaine de kilomètres d'In Amenas.

Au départ, l'objectif principal semble avoir été d'intercepter le bus assurant la liaison entre le site gazier et l'aéroport d'In Amenas, de le détourner avec ses passagers, puis de filer au Mali en utilisant les captifs tant comme boucliers humains que comme monnaie d'échange. Audacieuse, l'opération aurait eu un immense retentissement. En outre, elle aurait donné une prépondérance au nouveau groupe de Mokhtar Belmokhtar face à AQMI, avec en toile de fond, les rivalités et luttes d'influences entre les émirs du mouvement terroriste algérien. Démonstration d'efficacité que soulignait une éventuelle intervention de la communauté internationale au Mali.

Durant cette préparation, ou au cours des quelques huit semaines précèdent le coup d'éclat, forts de complicités probables au sein du personnel du site gazier, les terroristes apprennent la présence d'un des dirigeants de BP sur place (le Directeur Général de l'entreprise selon le Premier ministre algérien, Abdelmalek Sellal, qui l'indiquera dans sa conférence de presse après la prise d'otages). L'agenda de l'industriel leur est probablement communiqué et il n'est pas saugrenu d'imaginer qu'ils arrêtent la date de leur opération en fonction de celle du retour du DG.

Concernant les complicités, la presse algérienne évoque une société de transport sous contrat avec BP, dirigée par un frère d'Abou Zeïd. Les services de sécurité algériens auraient mis en garde le pétrolier à ce sujet, toutefois sans que celui-ci ne prenne de mesure particulière. Ayant accès au site, certains employés de la-dite société, dont des membres de la famille de Bencheneb auraient ensuite fourni des renseignements aux terroristes sur les horaires, l'organisation, les points vulnérables, la sécurité... Le Premier ministre le confirmera également dans sa conférence de presse, parlant d'un ex-chauffeur nigérien membre du commando (il a démissionné un an plus tôt).


Le deuxième objectif – les explosifs

La présence d'artificiers indiquerait que la destruction des installations gazières s'inscrirait comme le second objectif de l'opération. Toutefois, cette présence ne le démontre pas formellement non plus : l'utilisation des explosifs appartient au registre habituel des jihadistes, quant aux ceintures piégées placées sur les otages du site, elles auraient pu être initialement destinées aux passagers du bus. Dans les témoignages et les informations rapportées par la presse, il est question de ces ceintures d'explosifs, ainsi que de bonbonnes de gaz et de mines antichars.

Or, ce matériel n'apparaît pas des plus adapté pour faire sauter des installations aussi importantes que celles d'In Amenas et provoquer une catastrophe. De fait, le rôle des mines antichars aurait été de gêner d'éventuels poursuivants sitôt les passagers du bus kidnappés. Au sujet des bonbonnes de gaz transformées en bombes, soit les terroristes les ont assemblées sur le lieu même de la prise d'otages, soit ils les ont apportées avec eux. Mais alors, leur nombre devait être relativement réduit, pour une bonne raison : chaque 4x4 transportait déjà une bonne dizaine de jihadistes avec armes et munitions, du carburant pour les véhicules, à quoi s'ajoutait la mitrailleuse lourde montée sur chaque véhicule... En terme d'encombrement à l'arrière d'un pick-up déjà surchargé, plusieurs bouteilles de gaz ne sont pas des plus pratiques.

De plus, le recours aux bonbonnes de gaz s'avère étonnant : les armes montées sur les 4x4 et aux mains des terroristes provenaient à l'évidence de Libye, de même que leur matériel de transmissions, d'observation, leurs tenues, leur gilet pare-balles... Avec de telles facilités dans l'acquisition d'équipement, pourquoi utiliser des bouteilles de gaz alors des quantité faramineuses d'explosifs de « qualité militaire » sont disponibles sur le marché libyen ? Des 690 tonnes exportées à la Libye de Kadhafi par la Tchécoslovaquie, beaucoup sont encore dans les dépôts...

Par ailleurs, les obus de 152 m/m, de 122 m/m, les obus de mortiers de 120 m/m entrent dans la fabrication de redoutables IED ; certes le poids d'un obus de 152 m/m est beaucoup plus important que celui d'une grosse bonbonne de gaz (plus d'une cinquantaine de kilos contre environ vingt-sept), mais il est identique à un obus de 122 m/m, pour un encombrement moindre et un pouvoir de destruction bien supérieur : les explosifs militaires sont bien plus puissants en terme d'équivalent en TNT. De fait, transporter jusqu'en Algérie des bouteilles de gaz piégées (si elles n'ont pas été assemblés sur le site), plutôt que des obus d'artillerie de 122 m/m, voire de mortier de 120 m/m, manque de « professionnalisme » :
  • Un obus d'artillerie de 122 m/m ou de mortier de 120 m/m pèse une quinzaine de kilos, poids identique à une petite bonbonne de gaz (considération importante sachant que les 4x4 devaient-être lourdement chargés)
  • Un obus du calibre mentionné est moins encombrant que des bouteilles de gaz (autre considération importante dans des Toyota bien remplies)
  • En équivalent TNT, un obus est autrement plus destructeur qu'une bouteille de gaz ; vouloir faire exploser l'unité de production avec quelques bonbonnes et des ceintures d'explosifs paraît matériellement irréaliste.

D'où viennent les terroristes – l'infiltration

Lundi 14 janvier, les militaires algériens interceptent un groupe de jihadistes qui tentent de s'enfoncer à l'intérieur du territoire national, dans la zone sensible de Meskeline, à environ 300 kilomètres au sud-est de Djanet, non loin de la frontière avec le Niger et la Libye. Trois d'entre eux sont tués et deux autres blessés. En plus de leur 4x4 armé d'une mitrailleuse DShK de 12,7 m/m s'ajoute leur armement individuel : cinq fusils d'assaut de type Kalashnikov. Ces hommes avaient-ils pour mission de précéder ou de rejoindre ceux qui s'apprêtaient à attaquer le complexe gazier proche d'In Amenas deux jours plus tard ? C'est à supposer.

Le gros de la seriyat (section) serait quant à lui arrivé du Mali, depuis Aguel'hoc, au nord du Mali, à une quarantaine de kilomètres de la frontière algérienne. Il aurait ensuite transité par le Niger, puis la Libye. Les services de renseignement algériens auraient capté des communications se rapportant à l'opération, quelques heures avant qu'elle ne commence, élément qui aurait notamment permis de neutraliser le groupe dans la zone de Meskeline.


Les terroristes et leurs moyens

La seriyat des terroristes, 7ème Commando de la Brigade des Signataires par le Sang, regroupe au moins 32 hommes, de huit nationalités. Ils se répartissent à bord de trois 4x4. Lamine Bencheneb, alias Taher, est à leur tête. Certaines sources le désignent aussi sous le nom de guerre d'Aboubakr al-Masri, tandis que pour d'autres, al-Masri serait le lieutenant de Bencheneb. Abou al-Baraa dirige pour sa part l'équipe qui s'empare de la base de vie. Il prend également en main la « com' » du groupe au matin du jeudi 17 janvier. Abdelrahmane, alias le Nigérien, commande de son côté le groupe qui s'attaque à l'unité de production.

Deux des trois 4x4 engagés dans l'opération semblent équipés d'une mitrailleuse lourde DShK de 12,7 m/m, arme que l'on retrouve fréquemment dans cette configuration, au sein de guérillas : « technicals » des seigneurs de la guerre somaliens puis des shebab, toubous et arabes du nord au Tchad, rebelles touaregs au Mali, jihadistes au Sahel...

Des pods lance-roquettes UB-16-57 ou UB-32, à l'origine destinés à l'aviation, tirant des roquettes S-5 de 57 m/m, auraient pu être montés sur le troisième véhicule, puisque des roquettes S-5 ont été découvertes après l'assaut. A moins qu'il ne s'agisse de la version lance-roquette individuel, arme improvisée, avec un simple tube en guise de lanceur, pour cette même roquette. Dans tous les cas, les communiqués qui parlent de roquettes « C-5 » se réfèrent à l'évidence à la désignation portée sur le corps du projectile, oubliant que dans l'alphabet cyrillique, « C » correspond à « S »... Et la roquette S-5 est de celles qui remplissent les dépôts libyens.

Quelques-unes des armes récupérées par les forces de sécurité algériennes après la prise d'otages ; outre les AKM et AKMS sont visibles deux AK103 ; et il s'agit bel et bien d'AK103, non d'AK104 comme l'affirme la presse

Le reste de l'arsenal consiste en fusils d'assaut de type Kalashnikov, dont beaucoup sont des AK103 (que la presse décrit à tort comme étant des AK104 ; l'AK104 étant beaucoup plus court que l'AK103, et de fait, aisément identifiable), dérivés de l'AKM qui bénéficie d'améliorations apportées à l'AK74. En guise d'armement d'appui, en plus des DShK et des pods lance-roquettes montés sur les 4x4, les terroristes sont dotés de plusieurs mitrailleuses légères PKM, de lance-roquettes antichars RPG-7 ainsi que des mortiers de 60 m/m. Est également fait mention de missiles sol-air, peut-être des SA-7 bien qu'aucun ne semble avoir été tiré contre les Mi-24 algériens durant de l'opération.

Lors de la conférence de presse au lendemain de la prise d'otages, le Premier ministre algérien Sellal indique que les terroristes disposaient d'un armement sophistiqué, capable de détruire deux ou trois bataillons... Si le chef du gouvernement cherche à justifier l'usage de la force par le biais de cet argument, il convaincra peut-être les profanes. Pour les autres... Trois bataillons d'infanterie, cela représente a minima... 1 500 hommes ! Donc, la trentaine de jihadistes présents sur le complexe industriel étaient en mesure d'en anéantir 1 500 ? Bel hommage à la valeur des combattants d'Allah ! Plus sérieusement, le commentaire de Sellal est absurde ; le commando terroriste était certes lourdement armé, mais pas avec le potentiel qu'avance le chef du gouvernement algérien.


Mercredi 16 janvier : le déroulement de l'attaque terroriste



Mercredi 16 janvier, à l'aube, débute l'opération que les terroristes auraient nommé Abdel Rahim al-Mauritani. Un bus de liaison quitte la base de vie du site gazier, là où résident les personnels du site, pour se rendre à l'aéroport d'In Amenas. Quatre véhicules de la gendarmerie l'escortent exceptionnellement : deux devant et deux derrière, avec à leur bord, des gendarmes en civil. Pourquoi cet accompagnement musclé ? D'ordinaire, seuls deux 4x4 de la gendarmerie protègent le convoi. Toutefois, ce jeudi est un peu particulier : assis dans le bus, il y aurait le Directeur Général de la British Petroleum... A 05 heures 40, les véhicules sont à environ cinq kilomètres du complexe industriel lorsque les terroristes attaquent, à la mitrailleuse lourde.

Mais, les gendarmes sont donc plus nombreux et plus mobiles (quatre Toyota au lieu de deux, contre les trois Toyota des jihadistes) que ce à quoi s'attendent les terroristes. En outre, ils réagissent efficacement, et reçoivent bientôt des renforts venus du site gazier. Aussi, bien que provoquant la mort d'un Algérien et d'un Britannique, et bien que six Algériens, un Britannique et un Norvégien sont blessés, le raid est un échec : les terroristes ne se sont pas emparés du DG de la BP. Ils se tournent alors vers le site gazier.

Arrivé au portail du complexe, ils ordonnent à l'agent de sécurité en charge de leur ouvrir. Celui-ci refuse. Les jihadistes l'abattent alors froidement, puis, ils utilisent un de leur 4x4 comme voiture-bélier (et peut-être un bus récupéré sur un parking). Plusieurs essais semblent nécessaires avant qu'ils ne parviennent finalement à forcer le passage : les ingénieurs et techniciens mettent à profit ce délai pour arrêter le système de production, comme le veulent les procédures d'urgence.

Les terroristes s'enfoncent à l'intérieur du complexe : un groupe se dirige alors vers la base de vie (quatre hectares de superficie), et l'autre en direction de l'unité gazière (dix hectares de superficie). Le premier mitraille le poste de gendarmerie, des roquettes de RPG-7 auraient également été tirées. Le second s'efforce de détruire les turbines de la centrale électrique. Un troisième s'en prend aux antennes de communications du site. Chaque groupe comprend une dizaine d'hommes, tous bien dotés en armes automatiques et d'appui (RPG-7), ainsi qu'en matériel de communication satellitaire.

Sur la base de vie, les habitations des Japonais sont les premières investies, puis viennent celles des autres expatriés. Au dehors, les gendarmes se positionnent tout autour du site. En nombre croissant, ils bouclent de plus en plus hermétiquement le vaste périmètre. Le plan des terroristes consistant à fuir au Mali avec des otages est désormais impossible. Il semblerait que c'est à partir de là qu'ils entreprennent de trier ceux qu'ils détiennent par nationalité, s'intéressant davantage aux Occidentaux, aux Japonais, aux Philippins.

Dans la zone de production, les terroristes rentrent dans la salle de contrôle, exigeant du personnel qu'il réactive le système de production. Ils essuient un refus, tandis que les ingénieurs et techniciens algériens affirment n'être que de simples ouvriers et ne pas savoir comment procéder. Sur les deux môles, les islamistes expliquent qu'ils ne veulent aucun mal aux Algériens, eux aussi musulmans, et en effet, bien que surprenant, au moins une partie des Algériens paraissent libres de leurs mouvements sur la base de vie... En outre, les terroristes libèrent les femmes.


La cellule de crise à Alger – la mise en place du dispositif d'intervention

Dans les heures qui suivent l'opération des terroristes, une cellule de crise s'organise à Alger, avec les principaux responsables politiques, militaires et paramilitaires, des services de renseignement, ainsi que de la Protection Civile. Les différents représentants tombent d'accord pour refuser toute forme de négociation ainsi que pour empêcher les terroristes de fuir vers le Mali ou la Libye. L'Algérie ne négocie pas avec les terroristes.

Cette cellule reçoit très probablement des propositions d'aides de la part des différents pays impliqués, notamment des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France. Rien n'étaie pour l'heure cette hypothèse, mais il est de coutume d'agir ainsi lors d'une prise d'otages d'ampleur. Sans surprise, Alger décline toute offre au nom de sa souveraineté nationale. Dans le courant de l'après-midi du jeudi 17, alors que le premier assaut s'achève, la chaîne CBS évoque bien le survol de la base de vie par un drone américain, mais l'information paraît suspecte. En réalité, il s'agirait plutôt d'un aéronef télépiloté de l'armée de l'air algérienne, à savoir un Seeker II, d'origine sud-africaine.

Du côté des forces de sécurité, le Groupe d'Intervention Spécial (GIS) reçoit l'ordre de se rendre immédiatement à In Amenas, d'où ils rejoindront Tiguentourine. Alignant environ 300 hommes, le GIS tient lieu d'unité spéciale du Département du Renseignement (DRS), à savoir, le service de renseignement d'Alger. Il est en quelque sorte l'équivalent du Special Operation Group (SOG) qui dépend de la Special Activities Division (SAD) de la CIA américaine, ou encore, du Service Action (SA) de la Direction des Opérations (DO) de la DGSE française.

Créée en 1987, l'unité est engagée dans la sanglante lutte contre les groupes islamistes et en particulier le GIA, puis contre le GSPC au début des années 1990. A cette époque, l'assassinat du Président Mohamed Boudiaf entache l'image du GIS : le 29 juin 1992, alors que des membres de l'unité secondent le Service de Protection Présidentielle (SPP), un de ses sous-lieutenant tue le président. D'abord soupçonné d'être un sympathisant de la cause islamiste, il aurait, en réalité, été l'exécutant d'un complot ourdi par des généraux.

 Reportage algérien sur le Détachement Spécial d'Intervention (DSI)

Hommes et matériel, dont des éléments de la section de neutralisation des explosifs, embarquent à bord de quatre avions qui décollent à 11 heures 00 de l'aéroport militaire de Boufarik. En plus de ses avions de transport, l'Armée de l'Air algérienne détache deux de ses hélicoptères Mi-24, de la base de Biskra à l'aéroport d'In Amenas. De là, ils peuvent rapidement entrer en action. L'Armée de Terre, pour sa part, déploie des éléments de son unité de forces spéciales, le 18ème Régiment Parachutiste Commando (18ème RPC), basé à Hassi Messaoud.

Mi-24 MkIII Super Hind ; l'Algérie dispose de trois régiments d'hélicoptères de combat : le 1er, le 421ème et le 441ème.


Semble-t-il sans concertation, des éléments du Détachement Spécial d'Intervention (DSI) l'unité spéciale antiterroriste de la Gendarmerie algérienne, créée en 1989, dont la formation des membres se fait avec le soutien du GIGN français et du groupe Cobra autrichien, sont aussi envoyés pour participer, dans un premier temps, au siège du complexe gazier. Chaque groupement de gendarmerie de wilaya disposant de trois Sections de Sécurité et d'Intervention (SSI), équivalentes aux Pelotons de Surveillance et d'Intervention de la Gendarmerie [PSIG] nationale française, il est à supposer que les SSI de la wilaya d'Illizi rejoignent, au moins en partie, le dispositif.

Conformément aux directives du pouvoir et de la cellule de crise, les unités planifient rapidement une opération conjointe. Elles bénéficient pour cela des indications des otages qui sont parvenus à s'enfuir, ainsi que des compte-rendus des gendarmes ayant repoussé l'attaque quelques heures auparavant. En outre, des drones algériens paraissent survolent les installations, avec des résultats médiocres. Pour tenter d'en savoir davantage sur les effectifs du commando, sa puissance de feu, ainsi que l'efficacité des terroristes qui le composent, des équipes d'observation du GIS s'infiltrent dans le complexe, tandis que d'autres, se font volontairement « allumer ». Ce prologue à l'assaut permet aussi de reprendre le contrôle du poste de gendarmerie à l'entrée du site.


Du mercredi 16 au jeudi 17 janvier : les médias : porte-voix des terroristes

De leur côté, les terroristes devinent rapidement qu'un assaut est inéluctable... à moins de mobiliser l'opinion publique internationale. Les otages seuls humain ne sont pas suffisant pour les protéger d'une attaque des forces de sécurité algériennes. En revanche, la presse et plus encore, les gouvernements de pays avec des ressortissants captifs pourraient faire hésiter le pouvoir algérien. Les terroristes se livrent alors à une véritable offensive médiatique qui commence dans le courant du mercredi 16, avant de s'intensifier dans la soirée et le lendemain.

Jeudi 17, dès 09 heures 40, les jihadistes, et en particulier Abou al-Baraa, contraignent leurs prisonniers à appeler proches et journalistes, ils prennent contact avec des agences de presse. Un Britannique, un Irlandais et un Japonais se succèdent sur al-Jazeera, demandant le retrait des forces de sécurité, ainsi que la fin des tirs de harcèlement. Leurs propos sont traduits en arabe, transformant de facto la télévision en porte-voix des terroristes. En tout début d'après-midi, leurs revendications semblent porter sur la mise en place d'un corridor garanti qui leur permettrait de s'exfiltrer, avec des otages, en Libye.

Dans le même temps, médias et journalistes occidentaux, notamment français, cèdent à une frénésie que nous pourrions résumer en une phrase : « Y a-t-il des otages de chez nous aux mains des terroristes ? ». Outre de ne pas apporter grand chose à la compréhension de la crise, cette démarche est susceptible de mettre en péril la survie des ressortissants concernés. François Hollande refuse d'ailleurs de confirmer si des Français sont retenus ; sans doute à la fois par manque d'informations fiables que par souci de protéger les otages.


Tentative de fuite des terroristes et premier assaut

Au matin du 17, les tireurs d'élite du GIS, du DIS et des forces spéciales de l'armée ont profité de la nuit pour s'installer autour des installations. Ils effectuent de temps à autre des « tirs d'interdiction » afin de dissuader les terroristes de se déplacer et, de fait, ils les empêchent de se retrancher plus solidement. Cette situation permet à de nombreux otages de s'enfuir : trente ouvriers algériens depuis l'unité de production à 11 heures 08, puis une quinzaine se seraient encore soustraits à la surveillance des jihadistes à 12 heures 05, suivis d'une vingtaine d'autres vers 13 heures 30, y compris des Américains, puis encore 25 aux environs de 14 heures 00, dont deux Japonais.

En fin de de matinée, des terroristes préparent cinq ou six 4x4 (six selon le témoignage d'un des otages) qu'ils chargent en ravitaillement, carburant et munitions, obligeant des personnels du site à monter à bord. Les Algériens détectent ces préparatifs probablement bien avant le départ du convoi. Quant aux islamistes, ils imaginent sans doute que les forces de sécurité ne prendront pas le risque d'ouvrir le feu. Aux environs de 14 heures 20, les 4x4 sortent de la base de vie en direction de la zone qui sépare ces installations de celles de l'unité de production.

Vers 14 heures 25, un Mi-24 en embuscade repère la colonne de Toyota  ; son équipage reçoit l'ordre d'intercepter les fuyards s'il est en mesure de le faire. Trois (ou quatre) 4x4 sont alors détruits, coup sur coup, au missile antichar ou à la roquette, selon les sources (y compris les communiqués des terroristes, dont la fiabilité est évidemment discutable) ce qui bien entendu, n'aurait laissé aucune chance aux otages à leur bord. Selon Abdelmalek Sellal, les deux véhicules rescapés font demi-tour, cette fois-ci en direction de l'unité de production. Cependant, ils n'atteignent pas les installations. D'après des témoignages, les terroristes, se sachant perdus, auraient fait détonner des charges d'explosifs. Des membres du GIS ou des parachutistes seraient arrivés, libérant les quelques rescapés. Quant à Bencheneb, il aurait été tué lors de cet accrochage meurtrier.

Dans la base de vie, avec le vacarme des tirs et des explosions, la panique s'empare d'une partie des otages : ceux qui sont retenus au foyer, dont l'espace est trop petit. Environ 300 d'entre-eux forcent les portes et s'enfuient dans le désert. Cette succession d'événements en quelques minutes aurait conduit au premier assaut : l'ordre en a-t-il été donné par le pouvoir, ou bien s'agit-il d'une conséquence directe de la situation ? Les choses ne sont pas claires et la confusion sur le terrain n'en facilite pas la compréhension.

Quoi qu'il en soit, dans le même temps, le Mi-24 se rapproche de la zone de vie qu'il mitraille, peut-être pour riposter à des tirs dont il aurait été la cible, ou pour couvrir la course éperdue des 300 otages. Au sol, les snipers du GIS et du DSI abattent plusieurs terroristes, tandis que les parachutistes du 18ème Régiment progressent tant bien que mal. D'autres éléments du GIS s'infiltrent quant à eux, d'un autre côté de la base de vie. Onze terroristes sont tués dans cette première phase, dont Abou al-Baraa.

Même si peu relayée, une rumeur fait alors état de jihadistes, avec une soixantaine de 4x4, qui se dirigeraient en direction d'In Amenas afin de rompre le siège, ce dès le jeudi 17 au soir. L'information paraît douteuse : l'aviation algérienne déjouerait aisément une manœuvre de ce genre, avec toute la puissance de feu de ses chasseurs-bombardiers et hélicoptères. Il n'en reste pas moins que les autorités algériennes envisagent le cas de figure d'un renfort adverse, notamment depuis la Libye, puisqu'ils déploient en plastron des éléments d'un bataillon de chars T-90 pour prévenir toute nouvelle mauvaise surprise.,,


Le deuxième assaut : l'unité de production

Il semblerait que la menace de faire exploser l'unité de production n'ait été formulée que dans la nuit du jeudi 17 au vendredi 18, alors que les forces algériennes contrôlaient en partie la zone de vie après le premier assaut, et après le déclenchement du second assaut, quelques heures auparavant, contre la-dite unité de production. Onze terroristes et sept otages s'y trouvent.

L'intervention algérienne ne s'achèvera que le lendemain, en début d'après-midi. A 14 heures 30, les autorités algériennes indiquent que tous les jihadistes ont été neutralisés. Malheureusement, les sept otages ont eux aussi été tués, d'une balle dans la tête. L'action des membres du GIS, du DIS et du 18ème Régiment Para-Commando a été entravée par les explosifs placés par leurs adversaires, ralentissant d'autant la progression.


Quel(s) étai(en)t le ou les objectifs des terroristes ?

Pour l'heure, répondre à cette question s'avère toujours difficile. Néanmoins, formulons trois hypothèses :
  • L'attaque du site s'inscrit dans le plan, comme un des deux objectifs principaux (Bus + site gazier) ; dans ce cas, la planification n'a pas été très réussie ; il est évident qu'il y eu trop de victimes, mais, « cliniquement parlant », le nombre de tués aurait pu être bien supérieur si les « règles » de ce genre d'opérations avaient été respectées par les terroristes (voir ci-dessous)...
  • Le site ne constitue qu'un objectif secondaire, un « bonus » servant également de diversion en semant la confusion du côté algérien afin de permettre aux terroristes de foncer en Libye avec les otages du bus, ou au moins, avec quelques-uns de ses passagers.
  • L'attaque du site ne s'inscrit pas dans le plan ; ayant échoué dans leur raid contre le bus de liaison, les terroristes savent que l'alerte est donnée, que l'arme algérienne ne tardera pas à les pourchasser ; leur seule chance de quitter l'Algérie consiste à prendre des otages et à les utiliser comme bouclier humain ; pour se faire, ils bénéficient de la présence, dans leur rang, d'un homme ayant travaillé pour une société de transport sous contrat avec BP, et qui connaît donc relativement bien le site

Remarques et questions sur l'opération terroriste

L'idée d'un plan méticuleux, soigneusement établi de longue date, revient tout au long de la prise d'otages, elle se maintient encore après. Cependant, dans les faits, cette planification s'est plus ou moins déroulée sur deux mois, ce qui, pour une action de cette ampleur est finalement assez peu. Quant à sa « méticulosité », elle est battue en brèche par plusieurs éléments qui relèvent « au mieux » d'une préparation bâclée, « au pire » d'un certain amateurisme.

En effet : d'une part, l'effectif des terroristes étaient largement insuffisant pour surveiller l'ensemble des otages tout en contrôlant efficacement le vaste complexe face à d'éventuelles infiltrations des forces de sécurité algérienne ; en conséquence de quoi, de nombreux otages réussissent à se cacher, tandis que d'autres parviennent très vite à s'enfuir. D'autre part, les terroristes ne délimitent pas clairement l'espace dans lequel ils vont retenir les otages et à partir duquel ils vont s'opposer aux forces de sécurité. Quoi qu'en disent certains observateurs, les moyens humains et matériels des islamistes n'étaient ni en adéquation avec le nombre d'otages, ni avec la superficie du site.

Prenons quelques illustrations historiques :
  • La prise d'otages d'Entebbe, le 27 juin 1976 ; 4 terroristes pour 256 otages à bord d'un avion de ligne ; lorsque l'appareil se pose à Entebbe, 3 autres terroristes s'ajoutent tandis que plusieurs dizaines de militaires ougandais assurent la surveillance de l'aéroport au profit des preneurs d'otages.
  • La prise d'otages de la Grande Mosquée de la Mecque, le 20 novembre 1979, avec 500 terroristes pour 50 à 100 000 otages ; un grand nombre d'entre-eux sont libérés, tandis que les terroristes prennent position dans les étages de la mosquée, ainsi que dans les minarets. Ils délimitent ainsi très clairement l'espace qu'ils contrôlent.
  • Le 17 décembre 1996 ; 14 terroristes prennent plus de 400 personnes en otages à l'ambassade du Japon à Lima, au Pérou ; l'intervention d'une unité de forces spéciales péruviennes met fin au siège le 22 avril 1997, à cette date, les terroristes ont libéré la plupart de leurs captifs, pour n'en retenir « que » 72 à l'intérieur de l'ambassade considérée comme une forteresse : portes épaisses, vitres à l'épreuve des balles, hauts murs d'enceinte et, en outre, les terroristes ont piégé le bâtiment avec des explosifs ; les forces péruviennes y pénétreront... par des tunnels !
  • La prise d'otages du théâtre de Moscou, le 23 octobre 2002 ; une cinquantaine de terroristes pour 850 spectateurs dans un espace clos.
  • Le 1er septembre 2004, à Beslan, en Ossétie du Nord ; 32 terroristes (dont des femmes) prennent de 350 à 1 000 otages (selon les sources) dans une école ; ils rassemblent les otages dans le gymnase (lieu très confiné, donc) pour mieux les contrôler et piègent à l'explosif les bâtiments. L'intervention est un carnage : 331 otages tués, 19 membres des forces de sécurité et 31 terroristes.
A Tiguentourine, les preneurs d'otages sont une trentaine pour environ 700 otages répartis sur une immense superficie ; plutôt que de rassembler leurs otages en un seul endroit qu'ils auraient truffé d'explosifs, ils se dispersent : une vingtaine sur la base de vie là où les captifs sont les plus nombreux (les terroristes ne seront plus qu'une dizaine après l'échec des tentatives de fuite en 4x4). Sur l'unité de production, une autre dizaine de jihadistes détiennent « seulement » quelques otages, alors qu'il s'agit pourtant du lieu qui devait être détruit à l'explosif...

Ensuite, si le site gazier constituait l'objectif principal, pourquoi attaquer le bus, à quelques kilomètres de distance, et ainsi se priver de tout effet de surprise ? D'après les informations disponibles, l'alerte n'a été donnée que lorsque les terroristes sont arrivés aux portails du complexe. C'est étonnant : comment ne pas imaginer que les gendarmes, pris à partie quelques minutes auparavant alors qu'ils escortaient le bus, n'aient pas utilisé les radios, dont ils disposaient forcément à bord de leurs 4x4, pour avertir la sécurité du complexe ? Ils l'ont d'ailleurs probablement fait, puisque des renforts auraient été dépêchés depuis le poste de gendarmerie de Tiguentourine...

L'objectif des terroristes était-il double, à savoir, attaquer le bus et le site, en prenant des otages dans les deux cas (bus et site gazier), en laissant quelques hommes sur place pour une mission suicide apocalyptique également destinée à couvrir la fuite de ceux emmenant les otages ? Admettons. Reste que pour bénéficier de l'effet de surprise dans les deux cas, les terroristes auraient dû mener deux actions parfaitement synchronisées, impliquant au moins deux fois plus d'hommes et de véhicules : un groupe s'attaquant au bus et simultanément un groupe envahissant le complexe.


Contrairement aux affirmations, une opération terroriste mal préparée

Au bilan, non, la préparation n'a assurément pas été aussi méticuleuse que beaucoup l'affirment ; les « règles » du genre n'ont pas été suivies par les terroristes :

En ce qui concerne le début de l'action, des terroristes expérimentés, avec un plan bien préparé, auraient :
  • Préservé l'effet de surprise le plus longtemps possible, notamment pour empêcher les ingénieurs et techniciens d'interrompre le processus de production.
  • Eu un effectif en corrélation avec les objectifs.
  • Puisque les terroristes étaient sensés connaître le dispositif de sécurité ainsi que ses moyens, et conformément aux tactiques jihadistes, les terroristes auraient dû positionner des éléments en embuscade immédiatement après le passage du bus, afin d'engager d'éventuels renforts venus du site gazier, ou encore, bloquer toute tentative de repli du convoi vers le-dit site.
Au lieu de cela :
  • Ils ont attaqué un objectif (le bus), perdant ainsi l'effet de surprise pourtant indispensable pour atteindre l'éventuel autre objectif (la destruction du site gazier).
  • Ils n'avaient qu'un effectif trop restreint pour venir à bout de l'escorte (même si elle n'avait pas été doublée, elle aurait tout de même été de deux 4x4 de la gendarmerie) et pour attaquer simultanément le bus et le complexe industriel.
  • Aucun élément ne s'est positionné en embuscade après le passage du bus, permettant ainsi à des renforts d'être envoyés depuis le site.

En ce qui concerne le déroulement de la prise d'otages, si les terroristes avaient eu un plan bien préparé, ils auraient pris les mesures suivantes :
  • Ne garder que les otages les plus « rentables », libérer les autres.
  • Rassembler les otages gardés dans un endroit facilitant à la fois la surveillance des captifs tout en étant d'un accès complexe aux forces de sécurité.
  • Piéger massivement le lieu de détention des otages à l'explosif, ainsi que ces environs immédiats, délimitant ainsi un périmètre « réaliste ».
Au lieu de cela, les terroristes ont
  • Dispersé leur effectif sur deux sites sans véritablement délimiter leur périmètre d'action, autorisant ainsi les infiltrations des forces de sécurité algériennes.
  • Gardé trop d'otages sans avoir la capacité de tous les contrôler, tout en restant sur le qui-vive face à une éventuelle intervention des forces de sécurité.
  • Piégé massivement l'unité de production là où ils détenaient le moins d'otages.



Pourquoi cultiver l'idée d'une opération bien préparée ?

Les réflexions précédentes – qui reposent sur des faits – amènent une première question : pourquoi cultiver l'illusion que l'opération contre le site gazier de Tiguentourine a été longuement et méthodiquement organisée ? Sans sombrer dans de ridicules théories du complot, plusieurs réponses peuvent être formulées :
  • De fait, un plan terroriste ne peut pas être mal conçu ; un terroriste est, dans l'imaginaire collectif, machiavélique, un génie du mal vicieux comme dans un film d'Hollywood ; la possibilité qu'un acte terroriste puisse être raté en raison de lacunes dans le plan et dans son exécution irait dans le sens contraire du cliché : le terroriste est un terrible ennemi, intelligence du mal à son paroxysme. Or, aussi abjectes que soient les méthodes qu'il emploie, un terroriste reste un humain, susceptible d'être aussi stupide que n'importe quel autre humain, également susceptible de concevoir de mauvais plans d'opération.
  • L'idée d'une planification méticuleuse sied aux services de renseignements algériens, ainsi qu'aux forces de sécurité : un plan préparé ne peut-être déjoué, car ceux qui le développent sont trop adroits, efficaces... Cela permet ainsi d'occulter de très certaines failles des services de renseignements algériens, des défaillances des services de sécurité (le « syndrome de la routine »), alors que la région est pourtant sensible, géographiquement en raison de la proximité avec la Libye, comme en terme de danger pour la sécurité civile : en 2006, avant son inauguration, les autorités algériennes décrètent le site comme « zone à risques majeurs »...
    Affirmer « l'ennemi était très bien préparé » évite d'admettre « Nous nous sommes faits avoir par des gens pas très au point »... La rumeur d'interception de communications de jihadistes évoquant l'opération, dans les heures qui l'ont précédée, si elle est confirmée dans le futur, illustrera parfaitement cet aspect.

L'intervention algérienne : des erreurs ?

Autre question, cette fois-ci liée à la gestion de la crise par les autorités et forces de sécurité algériennes : la prise d'otages débute le mercredi 16 janvier ; les terroristes comprennent vite que jamais ils sortiront vivants du site, à moins d'utiliser les gouvernements et opinions publiques étrangers comme autant d'obstacles à un assaut. Dès lors, ils obligent les otages à téléphoner et, au fil des heures, ils communiquent (ils intoxiquent) de plus en plus avec des agences de presse. Pourquoi, dans ce laps de temps, les services de sécurité algériens n'ont-ils pas déployé des moyens pour neutraliser les systèmes de communication satellitaires ?

Les équipements de brouillage des communications par satellite existent : la Libye de Kadhafi les a utilisés depuis au moins 2007, et plus encore lors de la révolution. Difficile de croire que les unités de guerre électronique algériennes ou que des organismes tels que le DRS n'en disposent pas. Au pire, il était toujours possible de se procurer de tels systèmes, en urgence, auprès des sociétés qui les proposent. Si la cellule de crise mise en place à Alger n'a pas anticipé la manœuvre médiatique des terroristes, c'est une grosse bourde. En théorie, les islamistes n'auraient pas dû pouvoir s'exprimer aussi aisément auprès de médias étrangers.

Au sujet du dispositif, l'engagement sur zone d'hélicoptères de combat apparaît logique : les terroristes ont d'une solide puissance de feu, les voilures tournantes peuvent donc entrer en action pour soutenir les forces au sol. En outre, sa boule FLIR et la possibilité pour l'équipage de porter des lunettes de vision nocturne font du Mi-24 MkIII ou MkV Super Hind un vecteur de surveillance très efficace dans ce contexte, bien davantage qu'un drone. En revanche, interrogeons-nous sur la pertinence d'une probable interception des 4x4, jeudi 17 en début d'après-midi, avec ces appareils. Si les informations qui prévalent jusque là sont vérifiées, alors, trois (ou quatre) des Toyota, avec à leur bord des otages, sont détruites aux missiles antichars ou à la roquette...

Ne soyons pas hypocrites : les jihadistes sont bien armés, et à défaut d'être parfaitement organisés, ils sont certainement déterminés. Les forces de sécurité algérienne mènent une intervention complexe, dans des conditions difficiles, avec courage. Reste qu'en ayant recours aux Super Hind, Alger condamne la plupart des otages à bord des véhicules. Y avait-il une autre alternative ? Les Algériens ayant détecté les préparatifs des terroristes, des tireurs d'élite du 18ème Régiment Commando Parachutiste auraient pu être héliportés en avant de de la direction prise par les véhicules. Ils auraient ensuite « traité » les preneurs d'otages depuis le sol ; l'action aurait certainement été meurtrière, mais elle aurait davantage tenu compte des captifs.

Si l'usage de la violence était inévitable et que cette violence ne faisait que répondre à une autre, il est intéressant de constater que la critique est de bon aloi lorsqu'il s'agit des forces russes à Moscou en 2002 ou à Beslan en 2004, mais déplacée si elle porte sur l'Algérie... Rappelons que lors de l'intervention des SAS britanniques à l'ambassade d'Iran de Londres, le 05 mai 1980, les forces spéciales anglaises tuent deux terroristes, en arrêtent quatre, tandis qu'un « seul » otage sur les vingt-six est tué. Quatre ans plus tôt, à Entebbe, les Israéliens sauvent la plupart des otages. A Lima, en 1996, un seul otage est tué. Lors de l'intervention du GIGN à bord de l'Airbus d'Air France assurant le vol 8969, à Marseille, les quatre terroristes sont abattus ; les trois otages tués l'ayant été au cours des heures précédent l'assaut en France... La violence pour sauver des vies innocentes n'est pas contestable, et mon propos n'est pas de fustiger la décision d'une intervention. Cependant, missiles antichars et roquettes antipersonnel (armes de saturation et non de précision pour ces dernières) ne sont pas des plus adéquats...

Toujours au sujet de la violence, les journalistes du Guardian s'interrogent quant au ratio de terroristes tués par rapport à ceux blessés/capturés : 29 pour 3... Il y a là une méconnaissance fondamentale de ce type d'opérations : les islamistes disposent d'explosifs, ont piégé les installations comme les otages... Blesser un terroriste ne l'empêchera pas forcément d'activer une charge, ne serait-ce que dans un réflexe. Tirer pour tuer est donc une nécessité absolue : le terroriste touché ne doit plus être en mesure de provoquer une explosion.


Le bilan des chiffres : l'échec des jihadistes

Etablir le « palmarès » des otages morts, par nationalité, étant d'une rare indécence, évoquons uniquement le bilan global : trente-sept ou trente-huit otages tués, ainsi que vingt-neuf terroristes et trois autres capturés. Selon certaines sources, quelques-uns seraient parvenus à s'enfuir, mais rien ne le confirme véritablement.

Lundi 21 janvier, un homme qui dit s'exprimer au nom des Signataires par le Sang et de Mokhtar Belmokhtar explique que l'opération contre le site est "à 90 % un succès" car le commando a "pu atteindre un site stratégique protégé par 800 soldats avec seulement 40 hommes." Cet effectif de quarante hommes n'étant toujours pas officiellement confirmé, ne considérons que celui de trente-deux. Or, sur les trente-deux, tous sont neutralisés, en majorité tués, dont trois cadres jihadistes proches de Mokhtar Belmokhtar...

La mort des trente-sept ou trente-huit otages constitue bien entendu un drame humain qui ne doit pas être minimisé. Pourtant, en terme de résultats rapportés à l'objectif (ou aux objectifs), c'est un cuisant échec pour les jihadistes : aucun otage emmené par les terroristes tandis que seulement des dégâts mineurs ont été causés aux installations...

En réalité, le succès des terroristes est indirect, s'inscrivant finalement très bien dans une logique de guerre asymétrique : tout au long des évènements d'In Amenas, leur propagande s'est imposée via les agences de presse, amenant à la fois une sourde critique à l'encontre des autorités algériennes (critique injustifiée sur le fond) et à la fois la conviction d'une opération parfaitement planifiée, alors que paradoxalement, nous l'avons démontré, celle-ci était bancale.

Autre succès indirect, peut-être le plus important, Mokhtar Belmokhtar retrouve toute sa prédominance de jihadiste, quelque peu affadie de ses activités de contrebandier et de rançonneur du désert.


Actualisé le 29 janvier 2013
Laurent Touchard 

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