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samedi 8 juin 2013

Décryptage : PARIS - BAMAKO, JE T'AIME, MOI NON PLUS


A l'arrière plan, VBCI français ; au premier plan, le 4x4 Toyota de l'armée malienne est équipé d'une mitrailleuse Kord de 12,7 mm. Ces armes ont été acquises récemment, en plus des DShKM. (Photo : ministère de la Défense)




Rien ne va plus au Mali : les forces de Bamako se sont lancées à l'offensive dans le nord du pays afin de reprendre la ville de Kidal, tandis que, jusque là, Paris temporisait de manière à asseoir un retour progressif, mais aussi solide que possible (c'est à dire, fragile) à la paix. Cependant, à l'évidence sans concertation avec la capitale française, les autorités politiques et militaires maliennes ont estimé qu'ils étaient désormais temps de ne plus en perdre. Maintenant que le travail de « dégrossissage » a été accompli pour chasser rebelles, islamistes et jihadistes, les forces maliennes ont progressé vers Kidal, via Anéfis. Durant quelques heures, les Français qui les accompagnaient ont été « pris en otages » d'une situation difficile.


Conjoncture complexe pour Paris

Celle-ci, l'auteur de ces lignes l'anticipait en partie dans une étude sur l'armée malienne (ici ; travail en cours de réactualisation), s'interrogeant sur un éventuel rejet de l'EUTM Mali par le capitaine Sanogo : « (…) que se passera-t-il si du jour au lendemain, les ex-mutins de Kati, séides de Sanogo, prompts à défaire les gouvernements, décident de tenter l'épreuve de force avec les éléments de l'EUTM ? Or, ce scénario n'a rien d'incongru. Une rude tâche attend les officiers de l'EUTM Mali qui n'auront pas seulement à diriger la formation des soldats, mais aussi à composer avec les acteurs politico-militaires, tout en se prémunissant d'éventuelles actions terroristes ! ».

Il suffit de remplacer « EUTM Mali » par « Paris » pour avoir un aperçu de ce qu'est la conjoncture présente. Quant aux séides de Sanogo, ne soyons pas aveugles : les dirigeants sont en place car le capitaine l'a bien voulu, à l'image de l'éviction du Premier ministre Cheik Modibo Diarra remplacé par Django Sissoko. Que dire encore, du ministre de la Défense, Yamoussa Camara, ex-chef de la Garde Nationale, à l'évidence loyal à Sanogo ? Que dire encore du capitaine de Kati (Sanogo) qui dirige le « Comité de réforme de l'armée » ?


Peu d'options pour Paris

Pour des motifs politiques, le pouvoir malien tente autant l'épreuve de force avec Paris qu'avec les touaregs de Kidal. Paris est face à une situation délétère. Ou bien les autorités françaises ne réagissent pas et elles prêtent le flanc aux accusations de complicité quant aux exactions probables perpétrées par certains soldats de l'armée malienne. Ce n'est, heureusement, pas l'option retenue. Ou bien elles calment le bellicisme tardif des responsables maliens, avec une « riposte graduée » qui pourrait aller des mises en garde - avec toutes les circonvolutions du genre - à l'interruption du programme de formation des militaires maliens. Pour l'anecdote, ce programme semble marquer le pas suite à des revendications de soldes de plusieurs recrues...

Mais que s'est-il passé au juste à Anéfis ? Au moins un bataillon de l'armée malienne engage le combat contre des éléments du MNLA dans la localité et ses environs, sur la route de Kidal. Un détachement de liaison français (des forces spéciales?) d'une vingtaine d'hommes les accompagnent. Contrairement à des allégations du MNLA, les Français n'empêchent pas les Touaregs de riposter : les irrédentistes battent simplement en retraite pour ne pas être anéantis. Au 06 juin, la localité est aux mains des Maliens. Ceux-ci veulent progresser plus avant, mais l'ordre est donné par Paris de bloquer leur avance. Mission difficile avec seulement vingt hommes contre au moins six cents...

Malgré tout, la détermination française est bien là. Le 07 juin, le général de brigade Ibrahima Dahirou Dembélé, chef d'état-major général des armées gagne Anéfis afin de discuter avec les Français, il préconise notamment que les Français accompagnent les unités maliennes, contrôlant ainsi le comportement des troupes. Entre Bamako et Paris, la crispation engendrée par la volonté française de voir des élections tenues au mois de juillet, s'accentue, tandis que les négociations qui devaient s'ouvrir avec le MNLA sont reportées au 08 juin.


Que cherche Bamako ?

Si l'objectif de retrouver l'intégrité du territoire est légitime, l'initiative pour y parvenir est beaucoup moins judicieuse. Après des années d'impéritie et de léthargie, alors que l'essentiel du boulot de reconquête a été fait par les soldats français secondés par les Tchadiens et d'autres contingents africains, Bamako vient benoîtement heurter une perspective d'équilibre branlant. Equilibre périlleux car les terroristes n'ont pas été éradiqués et, les bandits du désert reprendront vite leur marque, sitôt qu'ils auront l'espace moral et géographique pour cela.

Tactiquement, les forces de Bamako ont bousculé des éléments avancés du MNLA. C'est une réalité. En outre, Bamako n'a pas manqué d'intelligence dans sa manœuvre, coinçant ainsi Paris. D'une, si le MNLA se montre militairement supérieur aux Maliens, la France se verra contrainte d'intervenir, même de manière limitée, contre les rebelles. Dès lors, même si le mouvement pour l'indépendance de l'Azawad ne représente pas toute les communautés nomades du septentrion – loin s'en faut – un ressentiment grandira contre la France. Ce qui, paradoxalement fera le jeu des jihadistes. De deux, si Paris empêche effectivement l'exploitation de la « percée » d'Anéfis, les vrais responsables de la débâcle de 2012, ainsi que les partisans de Sanogo pourront toujours détourner les rancoeurs sur Paris ; de libératrice, la France sera alors colonisatrice.

En apparence c'est donc un indéniable succès. Paris a peut-être trop sous-estimé l'influence de Sanogo, véritable Joseph François Leclerc du Tremblay ou Jules Mazarin du gouvernement Malien, ainsi que de ses proches Sans aller jusqu'à une théorie du complot, celui-ci se montre, curieusement, très discret. Pourtant, il y a fort à parier que cette esquisse de crise au cours des heures précédentes ne lui a pas déplu.

Ceci étant dit, quelle est la véritable dimension de ce succès ? Stratégiquement, il est juste porteur de néant. L'armée malienne n'a pas la capacité de contrôler l'ensemble du pays : fardeau de la défaite passée, revendications quasi-syndicales de nombre de ses soldats, indiscipline, manque de moyens, décideurs politiques « temporaires », Sanogo...


Un joli coup de « com » sans vision stratégique

En terme d'image, reprendre Kidal aurait, certes, été un joli coup tout en renforçant la position malienne lors des pourparlers avec le MNLA. Ensuite, quoi ? Cette absence de vision de Bamako frise l'irresponsabilité, espérant probablement que la France et l'UA seront là pour « essuyer les plâtres ». Cependant, comme l'indique le président Burkinabé, médiateur dans les négociations qui ont finalement commencé en cette après-midi du 08 juin, quid du « redéploiement de l'administration générale, des services sociaux de base, des forces de défense et de sécurité au nord du Mali et en particulier à Kidal » ?

Reprendre Kidal sans le « matériel » pour y assurer la vie quotidienne et la sécurité des populations locales, sans projets viables pour les communautés nomades, sans veiller au respect des droits de l'Homme, c'est mettre la charrue avant les bœufs sans avoir les bœufs. En revanche, si Bamako veut créer les germes d'une énième rébellion touareg, alors, c'est bien là la meilleure manière de procéder.


Laurent Touchard

4 commentaires:

  1. Reprendre Kidal.....c'est permettre les élections. Les élections c'est marginaliser Sanogo.........Tant que les urnes n'ont pas parlé.....c'est le gouvernement de transition qui commande....et donc Sanogo.......Celui ci a t il intérêt à reprendre Kidal?????

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    1. Bonjour,

      Vous le dites très bien : c'est le gouvernement de transition qui commande et donc (d'une certaine manière), Sanogo (même s'il est gêné aux entournures par la présence française et celle de l'UA). Or, qui a lancé cette opération militaire pour reprendre Kidal ? Le gouvernement de transition et les chefs militaires qui dépendent de celui-ci...

      Quel serait l'intérêt du camp de Sanogo dans la reprise de Kidal ? Ce que je rédige en conclusion : "(...) si Bamako veut créer les germes d'une énième rébellion touareg, alors, c'est bien là la meilleure manière de procéder." Reprendre Kidal de but en blanc créera sans doute l'illusion d'un Mali ayant retrouvé son intégrité territoriale et, par raccourci, son unité.

      Cependant, une illusion n'est pas la réalité, d'autant que l'intégrité territoriale du pays est écornée depuis que le septentrion s'est transformé en "zone grise" : les trafiquants divers ont commencé de prospérer à la fin des années 1980 ; la situation s'est dégradée avec la seconde rébellion nomade de 1990-1996. Dans le milieu des années 1990, les jihadistes algériens du GSPC en mal d'un sanctuaire sont venus rejoindre tout ce petit monde de guérilleros du désert, de bandits des sables, de contrebandiers...

      Tant que des réponses viables pour les différents protagonistes au nord n'auront pas été trouvées, inventées, d'autres rébellions nomades se succéderont. De fait, ce n'est pas parce que l'armée malienne, avec toutes ses faiblesses, patrouillera à Kidal en faisant vrombir les moteurs de ses 4x4 que la sécurité régnera. Il en faut plus, beaucoup plus : il faut une administration, il faut des instituteurs, des médecins, des vétérinaires, il faut une justice, il faut des représentants de l'Etat, honnêtes, respectueux des droits de l'Homme (notamment en ce qui concerne les forces de sécurité...). Tout cela est-il présent dans les bagages des troupes qui ont lancé l'offensive sur Anéfis et qui souhaitaient progresser sur Kidal ? Non.

      L'intérêt du camp de Sanogo, c'est de mettre en difficulté Paris, et en conséquence, de marginaliser les Maliens qui soutiennent l'intervention. Il est aisé de caricaturer le contexte de cette manière : "La France soutient le MNLA en empêchant le Mali de reprendre Kidal. Ceux qui acclament la France se sont trompés ; la France ne veut pas le bien du Mali." Qui rejetait l'idée d'une intervention étrangère avant janvier 2013 et tient ce discours ?

      Si le gouvernement de transition reprend les opérations militaires contre Kidal et qu'il échoue, il sera facile d'affirmer que la non-victoire incombe à Paris. Si les difficiles négociations en cours aboutissent, que Kidal retourne dans le giron de Bamako, nombreux seront les détracteurs qui répéteront à l'envi que la paix a été imposée par l'étranger, qu'elle ne vaut que ce que vaut la parole de touaregs haïs.

      (Suite dans le prochain commentaire)

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    2. (Suite du commentaire précédent)

      Si l'action militaire est tentée et réussie (ce qui paraît peu probable à moins d'une implication de la France qui s'aliénerait alors les Touaregs), le camp de Sanogo pourra se targuer d'avoir achevé la libération du pays... Mais la paix ne sera pas là pour autant : les rebelles touaregs se réfugieront dans les pays voisins et reviendront tôt ou tard.

      Quoi qu'il en soit, cette initiative (dont l'ampleur, faute de moyens, est finalement limitée) bénéficie politiquement au camp de Sanogo, qu'elle reprenne avec les fusils d'assaut ou s'achève par des négociations. Négociations qu'une partie des concernés n'accepteront qu'à contre-coeur. Tous les ingrédients seront en place pour une paix fragile, susceptible de mourir avant d'avoir atteint l'âge adulte.

      Or, Sanogo est le premier a déclarer qu'il n'y aura pas d'élections tant que le pays sera en guerre. En admettant que celle-ci survienne, bancale, que les élections se déroulent, avec un président qui sera inévitablement contesté (ne serait-ce que par toute une frange des communautés nomades) en dépit des efforts de la communauté internationale pour organiser un scrutin valable : réfugiés et déplacés qu'il va être compliqué de faire voter, insécurité dans les zones du nord... eh bien, en admettant cela, le Mali ne sera pas devenu un pays fort pour autant. Et si Sanogo ne veut pas d'élections tant qu'il n'y a pas la paix, il convient de s'interroger sur ce qu'il adviendrait des élections si la guerre resurgissait.

      La reconquête de Kidal (ou a minima, "faire semblant" de reconquérir Kidal) sans les éléments indispensables pour la mise en place d'une administration nationale, n'est pas la paix. Pas plus que les élections ne feront la paix si elles ne sont pas suffisamment reconnues, avec des leaders capables d'exister sur la scène politique malienne et internationale. L'intérêt du camp de Sanogo c'est la guerre, ou mieux encore, une paix qui serait un fruit pourri.

      Cordialement

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    3. A propos des négociations en cours, voir notamment l'article de Baba Ahmed, sur le site de Jeune Afrique :
      http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20130614163556/mali-reconciliation-accord-de-ouagadougou-kidalmali-pourquoi-bamako-refuse-de-signer-le-projet-d-accord-avec-le-mnla.html

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