Translate

vendredi 30 août 2013

Billet hebdomadaire sur le Blog Défense de Jeune Afrique : INTERVENTION EN SYRIE : QUE VALENT LES DEFENSES MILITAIRES DE BACHAR AL-ASSAD ?


"Tout le gras a fondu"... Paradoxalement, si les forces syriennes se sont "milicisées", elles ont gagné en efficacité. Désormais, l'essentiel de ses effectifs (de 70 000 à 100 000 hommes selon les sources) sont loyaux, avec une grande expérience du combat urbain. La mobilisation de conscrits au sein des communautés que Bachar al-Assad a opposé aux sunnites profite d'instructeurs du Hezbollah et d'Iran...




  Le commentaire qui revient fréquemment à propos des forces armées gouvernementales syriennes (paramilitaires inclus) est le suivant : avec les pertes occasionnées par des tactiques inadaptées, avec les désertions, avec le brassage des unités les moins loyales avec celles les plus loyales, elles ont "perdu tout le gras". 

  C'est une indéniable vérité : reste le muscle. Au sol, même si les matériels ne sont pas de toute première jeunesse, les meilleures unités, amalgamées avec des miliciens locaux (Forces Nationale de Défense, Shabiha) réorganisés et entraînés par d'autres miliciens étrangers (Hezbollah) ou par des éléments spéciaux iraniens, ont appris le combat interarmes dans les villes, banlieues et localités de Syrie où se déroulent les affrontements. Efficacité qui doit aussi à une décentralisation du commandement, bien pratique tactiquement comme politiquement...

  Mon billet hebdomadaire sur le Blog Défense de Jeune Afrique aborde quelles seraient les difficultés d'une intervention face à ces forces "nouvelles", leur évolution, quelle est leur utilité, tactiquement comme stratégiquement pour le régime en place.

  Il précède un ensemble de données plus techniques sur les forces armées de Damas, équipement, ordre de bataille, commentaires... Une "revue de détails" à venir d'ici quelques jours.

Voir aussi :
http://conops-mil.blogspot.fr/2013/08/tensions-crise-syrienne-bras-de-fer-en.html

jeudi 29 août 2013

Tensions : CRISE SYRIENNE - BRAS DE FER EN MEDITERRANEE


Le croiseur lance-missiles Moskva, navire amiral de la Flotte de la Mer Noire ; début août, il était dans les Caraïbes, en visite à Cuba... Depuis quelques années, la Marine russe s'efforce de renouer avec ses grandeurs passées et de faire oublier des catastrophes à l'image de celle du sous-marin Koursk. Il ne s'agit pas seulement d'acquérir de nouveaux bâtiments (y compris à l'étranger tels que les BPC Mistral), mais aussi d'entraîner les équipages, avec des exercices qui sont menés beaucoup plus fréquemment que dans les années 1990 et 2000. (Crédits : RIA - Novosti)





L'attaque chimique du 21 août 2013, dans la plaine de la Ghouta déclenche le processus qui pourrait conduire à une action armée contre le régime syrien. La forme de cette intervention – si elle a lieu - ne fait pas de doute : des frappes de missiles de croisière, des raids aériens... Mais quels sont les options possibles ? Et parmi elles, quelles sont les plus réalistes ?

Quels types d'opérations pour quels objectifs ?

  • 1) « Punir » le régime syrien avec des cibles bien précises (centres du pouvoir, de commandement, installations de production ou de stockage d'armes chimiques...). Il s'agirait d'une action ponctuelle, limitée dans le temps, destinée à avertir Damas que la « ligne rouge » ne peut être franchie impunément. C'est l'option actuellement retenue. Elle permettrait de « faire bonne figure » sur le plan international (notamment pour Washington vis à vis de Tel Aviv) tout en ménageant les susceptibilités russes et chinoises. En outre, elle n'impliquerait pas énormément les Nations susceptibles de participer à une coalition de circonstance, pour un coût financier qui serait limité. En revanche, elle ne changerait rien à la situation et les massacres de civils se poursuivraient. En outre, Bashar el-Assad riposterait d'une manière ou d'une autre. C'est l'option la plus réaliste, mais paradoxalement, la plus inutile.
  • 2) Suite à cette « punition » éventuellement instaurer une zone d'exclusion aérienne ; le principe semble aujourd'hui caduque : le régime syrien peut se passer de son aviation et recourir aux missiles balistiques ou à son artillerie. En outre, elle paraît politiquement inapplicable.
  • 3) Instaurer, non pas un « corridor humanitaire », mais un « territoire humanitaire » sur lequel serait garantie la sécurité des populations. Une telle intervention impliquerait la neutralisation de l'ensemble des vecteurs chimiques de l'arsenal syrien : lanceurs de missiles balistiques (FROG-7, TEL pour différents modèles de Scud), aviation (y compris hélicoptères), artillerie (susceptible de tirer des obus chimiques) et surtout, les lance-roquettes multiples lourds (calibre de 122 mm et plus). Cette option serait difficile à mettre en œuvre, aussi bien diplomatiquement que militairement, demanderait des moyens considérables, durerait un temps indéterminé et coûterait cher.
  • 4) A l'image de la Libye, ne pas provoquer directement la chute du dictateur, mais créer les conditions pour que le régime s'écroule ; l'intervention consisterait alors à affaiblir suffisamment les forces gouvernementales, en détruisant l'aviation, les moyens lourds (blindés, artillerie...) pour que les insurgés l'emportent en théorie. Cette option aurait des conséquences sur les relations avec la Russie et la Chine et pourrait s'avérer désastreuse avec l'Iran. Elle impliquerait considérablement les nations participantes, serait extrêmement coûteuse. Elle n'est pas à l'ordre du jour et tient davantage du « what if » que d'une option envisagée (même si les plans pour cela existent assurément depuis des mois, si ce n'est des années).
  • 5) L'abandon de toute idée d'intervention. Après des réactions énergiques, la détermination semble s'essouffler depuis le 28 août. Le Conseil de Sécurité annonce que rien ne sera fait sans les résultats de l'enquête en cours, tandis que la diplomatie américaine a peu d'espoir de parvenir à convaincre russes et chinois de ne pas opposer leur veto à une action militaire coercitive. A moins que ce fatalisme soudain des Américains ne masque des intentions belliqueuses pour mieux surprendre les Syriens, la non-intervention est depuis quelques heures, aussi envisageable que l'action limitée. En Europe, en dehors de la France et de la Grande-Bretagne, la plupart des pays se montrent discrets, hormis l'Allemagne qui ne cache pas son hostilité. Reste qu'en ne faisant rien, les Etats-Unis perdraient la face et surtout, la confiance de leurs alliés Israéliens dans la confrontation avec l'Iran ou Sud-Coréens dans la confrontation avec la Corée du Nord. Les Israéliens pourraient en tirer – à raison – toutes les conclusions qui s'imposent, à savoir qu'ils ne peuvent pas compter sur les Etats-Unis. Conclusions qui précipiteraient une action israélienne contre l'Iran, sans concertation avec Washington. L'expression est triviale, pourtant elle sied parfaitement à la situation : Washington est « le cul entre deux chaises » bancales que sépare un gouffre vertigineux.
  • 6) L'insuffisance des résultats de 1) ou la real politik fataliste de 5) pourrait amener Washington, Paris, Londres et Ankara à s'engager intensivement dans une « guerre secrète » contre Damas, en soutenant l'opposition plus fermement qu'ils ne le font, aux côtés de pays du Golfe Persique qui combattent l'Iran par proxy... Une opposition choisie, solidement encadrée afin de bien en délimiter les contours, des éléments de services de renseignement voire des forces spéciales avec des directives politiques claires, des décideurs prêts assumer tous les coups tordus... Cette option serait proche de ce qui a été accompli en Angola à partir de 1976 ou en Afghanistan après l'invasion soviétique de 1979 avec au bout du compte la montée en puissance des islamistes radicaux.

Que feront les Russes  et les Chinois ?

Si Moscou constate que les Etats-Unis et plusieurs de leurs alliés interviendront malgré une absence de décision au Conseil de Sécurité, Vladimir Poutine pourrait être tenté par un coup de théâtre. Par exemple, que faire s'il acheminait six batteries de missiles sol-air S300PMU-2 (SA-10 Grumble) jusqu'à l'aéroport international de Damas, avec des hommes pour les faire fonctionner, sous prétexte de former les personnels syriens ? Damas a commandé ces missiles sol-air, très perfectionnés, en 2010. L'insurrection puis la guerre civile ont ajourné leur livraison, mais Moscou n'a toujours pas renoncé à les fournir. Avec un tel scénario, les forces d'une coalition prendrait-elle le risque de tirer sur la Syrie ?

Scénario pas si absurde : on se souviendra, toutefois, de l'intervention inattendue des parachutistes russes aérotransportés sur l'aéroport de Pristina, en juin 1999, en pleine opération de l'OTAN au Kosovo... Scénario qui semble d'ailleurs se concrétiser, autrement : Moscou annonce le déploiement de deux navires de combat en Méditerranée. Détachés de 11ème Brigade Anti-sous-marine de la Flotte de la Mer Noire, en l'occurrence croiseur lance-missile (CG) Moskva et un destroyer anti-sous-marin de la classe Kara, le Kerch, de la classe Kashin Mod (le Smetlivy) ou une frégate, la 11ème Brigade en comptant deux : une Krivak I (le Ladny) et une Krivak II (le Pitlivy).

Tout comme Washington, mais pour d'autres raisons, Moscou ne peut pas rester les bras croisés alors qu'une action militaire se prépare et que l'idée circule qu'elle pourrait avoir lieu en dépit d'un blocage au Conseil de Sécurité sur veto russe et chinois... Des livraisons d'armes à la Syrie ou à d'autres pays tels que l'Iran (missiles sol-air) pourraient également faire partie d'une palette de réponses fortes. Pékin, de son côté, pourrait adopter une attitude beaucoup moins modératrice dans la confrontation entre la Corée du Nord et la Corée du Sud/Etats-Unis...

Premières heures, premiers jours d'une éventuelle intervention

Si l'intervention a finalement lieu, les premières heures verront des tirs de missiles Tomahawk (TLAM). Depuis des navires et des sous-marins qui croisent en Méditerranée, depuis des bombardiers B2 qui décolleront des Etats-Unis, voire des B-52. Ils viseront les centres décisionnels des forces syriennes, ainsi que des installations de la défense aérienne : commandement, radars. Même si cette défense aériennes a été désorganisée par la guerre civile et qu'une partie de ses équipements sont obsolètes, il conviendra de réduire au maximum le risque qu'elle représenterait pour l'aviation. Des points stratégiques, tels que les centres de recherche, de production et de stockage d'armes chimiques constituent aussi des cibles importantes.

Parallèlement, l'aviation pourra aussi mener des frappes, à distance de sécurité contre les positions de missiles sol-air, les lanceurs mobiles, les pièces d'artillerie antiaériennes. Raids de missiles de croisière et aériens qui se poursuivront après l'attaque initiale : là encore, ils cibleront des sites stratégiques, tout en se « diversifiant » selon le cas de figure qui prévaudra. Reste que tout ne pourra pas être détruit en quelques jours et qu'une partie de l'arsenal chimique syrien, une partie des vecteurs pour y recourir seront toujours disponibles.

Real politik contre ego

Ensuite, tout sera question de choix et de détermination : de l'action coercitive plus symbolique qu'efficace à une campagne aérienne d'ampleur... Mais il s'agira également d'un bras de fer entre l'Est-Ouest ; épisode d'une guerre froide latente qui ne dit pas son nom, débutée en 2008 avec l'invasion de la Géorgie par les troupes russes. Poutine semble bien décidé à ne pas s'en laisser conter : il y va de son prestige d'homme fort. Une question d'ego autant que de diplomatie (et de politique intérieure) ; l'approche d'Obama est différente et, entre la real politik et l'ego, ce dernier facteur semble le plus déterminant pour décider de ce que seront les mesures contre Damas.

Pour enrichir la compréhension de la crise, une autre analyse ; Michel Goya comme toujours pertinent dans son propos :
http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2013/08/quelles-options-militaires-en-syrie.html


Laurent Touchard

jeudi 22 août 2013

Droit de réponse : EFFICACITE DES FORCES ALGERIENNES ET MAROCAINES


Les forces armées algériennes vont vers la voie d'une plus grande efficacité, avec des choix stratégiques judicieux (transporteurs de troupes Fuchs, blindés NIMR II, marine de guerre...), avec une modernisation des matériels et surtout, une professionnalisation ; mais la route est encore longue avant de perdre les vieilles habitudes. Sur la photographie, des BMP-1 d'une des grandes unités mécanisées algériennes.




  Le commentaire suivant - très intéressant - :
http://conops-mil.blogspot.fr/2013/05/lefficacite-des-forces-armees.html?showComment=1376933100788#c5497135719704712382
a été posté en réponse au billet à cette page :
http://conops-mil.blogspot.fr/2013/05/lefficacite-des-forces-armees.html

  Malheureusement, les limitations inhérentes à Blogger font que je ne peux répondre sans fragmenter mon propos. De fait, je donne suite ici :

Monsieur,

Egalement merci à vous pour ce riche commentaire, lu avec attention.

Tout d'abord, à ma connaissance, l'Algérie aligne trois unités que l'on peut ranger dans la catégorie « forces spéciales » : le 18ème Régiment Parachutiste Commando (18ème RPC), le 25ème Régiment de Reconnaissance et le Groupe d'Intervention Spécial (GIS) pour les unités du « premier cercle » (forces spéciales « pures ») et des éléments de la Marine, de l'Armée de l'Air, de la gendarmerie pour celles du « deuxième cercle » (avec un potentiel humain et des équipements qui les rendent capables d'opérations spéciales au besoin, mais sans être, à proprement parler, des forces spéciales). En dehors de ces unités, les autres régiments de la 17ème Division Parachutiste sont des unités commandos. Elles peuvent, certes, opérer en appui des unités de forces spéciales, mais elles n'en sont pas.

Du côté marocain, c'est le flou artistique. Ce brouillard renforce la confusion entre les véritables forces spéciales, les unités commandos et les unités d'intervention antiterroristes, voire les unités spécialisées, à l'image des skieurs/troupes de haute montagne. Ainsi, les deux brigades parachutistes sont-elles présentées comme des forces spéciales, alors qu'elles n'en sont pas. Ces deux brigades disposent certainement d'unités commandos, voire des unités de type « pathfinders » susceptibles de rentrer dans la catégorie « deuxième cercle ». Quant au Groupement de Sécurité et d'Intervention de la Gendarmerie Royale (GSIGR), comme son nom l'indique, il s'agit d'une unité d'intervention et non d'une unité de force spéciale. A l'instar du Détachement Spécial d'Intervention (DSI) algérien (ou, autre référence : le GIGN en France), il peut être estampillé « deuxième cercle » (d'autant que ces unités effectuent parfois des exercices communs), mais il en s'agit pas d'une unité de forces spéciales dédiées.

Ceci étant dit, le Maroc dispose d'au moins une unité de forces spéciales « pure » qui travaille fréquemment avec les forces spéciales jordaniennes et saoudiennes. Comme je l'indique dans le billet ci-dessus, des membres de ce/ces groupe(s) ont d'ailleurs été engagés au Yémen en 2009. D'un volume probablement moindre que celui des forces spéciales algériennes, elles sont certainement très efficaces, d'autant que moins « rigides » que leur homologue de l'autre côté de la frontière. Même si les forces spéciales algériennes bénéficient effectivement de l'expérience de la guerre civile et que – comme vous l'indiquez – elles ont connu un développement depuis une vingtaine d'années, il reste encore beaucoup à faire. En témoignent les problèmes divers lors de l'action à In Amenas.

Je ne remets pas en cause le bien fondé de cette action ; seule option possible selon moi. Mais à l'évidence, la mécanique n'est pas au point, à commencer par le manque de coordination entre les les différents acteurs des forces de sécurité, des matériels inadaptés, un manque « d'imagination » des chefs des forces spéciales déployées. Ce n'est pas pour rien que les Britanniques souhaitaient dépêcher des SAS (une équipe envoyée à Chypre dans les heures qui ont suivi le début de la prise d'otages) pour conseiller les Algériens. Encore aujourd'hui, Londres perçoit ce refus d'Alger comme une erreur, tandis que la proposition de voir des SAS et des SBS entraîner les forces spéciales algériennes est parlante...

Mon propos n'est pas non plus de dénigrer les forces spéciales algériennes. D'une part, c'est vrai, elles évoluent. D'autre part, elles regroupent des personnels de qualité. Néanmoins, elles restent encore marquées par l'état d'esprit « spetsnaz » (en caricaturant, davantage « super commando » que « force spéciale »). In Amenas le prouve. Cet état d'esprit implique de nombreux désavantages pour des missions « en souplesse ». De fait, même si numériquement l'Algérie dispose probablement d'un peu plus de forces spéciales que le Maroc, je ne crois pas à un déséquilibre prononcé en faveur de l'Algérie.

Au sujet de la supériorité matérielle qualitative et quantitative de l'essentiel du parc blindé algérien (T-90S, BMP-3, BMP-2M...), je suis convaincu qu'il ne s'agit pas d'un facteur « clairement de nature à renverser le cours d'une guerre ». L'Histoire militaire foisonne d'exemples qui démontrent que dans le cadre d'une guerre régulière ou irrégulière, qu'elle soit symétrique ou dissymétrique (voire, d'un conflit asymétrique évoluant en une guerre dissymétrique ou symétrique entre entités protagonistes), la supériorité matérielle quantitative et qualitative ne fait pas tout, loin s'en faut. Sans rédiger un catalogue de ces affrontements, parmi les plus représentatifs, j'en retient dix :
  • La guerre russo-finlandaise de 1939 (supériorité matérielle à l'attaquant soviétique qui portant enchaîne les défaites, est bloqué, contre-attaqué ; la Finlande craque finalement, mais à quel prix pour l'URSS...)
  • La guerre italo-grecque de 1940-1941 (supériorité matérielle considérable à l'attaquant qui pourtant se montre incapable d'enfoncer le front grec)
  • La guerre civile chinoise (lorsque les forces de Mao sont passées de la guérilla à une empoignade plus conventionnelle ; supériorité matérielle au défenseur ; bien mieux équipés dans un premier temps, les forces nationalistes s'effondrent pourtant)
  • La guerre sino-vietnamienne de 1979 (supériorité matérielle à l'attaquant chinois dans un premier temps, face aux miliciens vietnamiens ; les Chinois piétinent et subissent des pertes considérables)
  • La guerre du Kippour/d'Octobre en 1973 (supériorité à l'attaquant pan-arabe, notamment en matière de lutte antichar, de combat de nuit, qui n'emporte pas la victoire décisive)
  • Les offensives soviétiques dans la vallée du Panshir de 1980 à 1989, avec une puissance de feu écrasante, une supériorité matérielle énorme, et pourtant, l'attaquant soviétique ne brise pas les forces de Massoud)
  • La « guerre des Toyota » au Tchad en 1986-1987 (supériorité matérielle au pro-libyens qui sont défaits)
  • La première guerre de Tchétchénie de 1994 à 1996 (supériorité matérielle à l'attaquant russe qui subit de terribles pertes)
  • La révolution libyenne de 2011 (avant l'intervention aérienne ; supériorité matérielle aux loyalistes pourtant incapables d'éradiquer rapidement les insurgés. Ceux-ci étaient sans doute sur le point d'être anéantis lorsque surviennent les premières frappes aériennes, mais ils ont gagné suffisamment de temps pour survivre, échangeant de l'espace contre du temps).
  • La guerre civile en Syrie (supériorité matérielle aux gouvernementaux qui, s'ils marquent des points n'ont pas non plus gagné)
Au bilan la supériorité quantitative et qualitative de quelques armes constitue un atout, oui. Mais à condition d'avoir ce qui permettra de valoriser cet atout : les chefs et les hommes suffisamment entraînés, des doctrines qui donnent une place à l'état d'esprit combatif (« un fighting spirit ») plutôt qu'elles n'imposent un carcan de fonctionnement, une chaîne de commandement bien huilée, du renseignement et une bonne diffusion de celui-ci, etc...

Pour reprendre une des illustrations précédentes, en octobre 1973, les troupes égyptiennes et syriennes disposaient d'une quantité significative de T-62, avec des capacités de combat de nuit largement supérieures à celles des chars israéliens ; atout qui n'a quasiment pas été exploité... Dans un rapport blindé contre blindé, les T-90SA et les BMP-3 dominent respectivement les T-72BA ERA/M60A1 et AIFV-B-C25. Cependant, sur un champ de bataille, ce seul rapport n'est pas significatif ; il se fond dans ce que j'appelle une « synergie des caractéristiques ».

En revanche, vous avez raison pour ce qui est de la supériorité algérienne en matière d'hélicoptères de combat et de transport d'assaut : Alger domine. J'en parle plus en détails dans la seconde partie de cette – brève – étude, publiée dans une version succincte par Jeune Afrique et pas encore mise en ligne ici (elle le sera dans quelques semaines). En attendant, voici ce que j'y indique :
« Enfin, dans la catégorie des hélicoptères, c'est encore l'Algérie qui surpasse le Maroc : et là, aussi bien quantitativement que qualitativement : les Mi-24 rescapés des lots reçus dans les années 1990 puis 2000 ont été modernisés aux standards MkIII Super Hind par Prétoria, avec des composants de l'hélicoptère d'attaque sud-africain Rooivalk, le couple Mi-24 MkIII Super Hind/missiles antichars Ingwe ayant été engagé contre les terroristes à In Amenas. En outre, jusqu'à 48 hélicoptères Mi-28N et UB Havoc auraient été commandés, les premiers étant arrivés en Algérie fin 2012/début 2013. Cette commande fait de l'Algérie le premier importateur de cette voilure tournante développée par les Russes depuis... 1988 pour la version de base, 1995 pour le Mi-28N. Le Maroc quant à lui ne possède que quelques Gazelle-HOT et Gazelle-canon, loin d'avoir les capacités des hélicoptères d'attaque de son voisin tout en étant beaucoup plus vulnérables aux tirs d'armes légères et de 12,7 ou 14,5. Pourtant, aucun remplacement des ces derniers n'est évoqué. »

Dans billet à venir, voici également ce que je précise pour la défense antiaérienne :
«  A noter que les Russes ont également livré des missiles air-mer aux Algériens, que peuvent tirer les Su-30MKA, tandis que les Marocains ne semblent pas avoir de missiles spécifiques à l'attaque anti-navire. Enfin, les deux pays ont reçu des missiles antiradars, l'un et l'autre étant ainsi à même de neutraliser ou a minima, de réduire l'efficacité, des défenses aériennes adverses dont les batteries sont nombreuses de part et d'autre de la frontière. »
Toutefois, je reconnais que j'aurais dû préciser que la défense antiaérienne algérienne est plus étoffée que celle du Maroc, en quantité comme en qualité (les S300PMU2), même si l'arrivée de 36 Hawk XXI pour le Maroc atténue un peu cette différence et que la doctrine algérienne est, là encore, vieillotte, réduisant l'efficacité de ses systèmes d'armes.

Autre point qui figure dans votre commentaire : l'industrie de défense. Vous avez raison : elle existe en Algérie et elle grandit en maturité. Après des débuts modestes, cette capacité s'est construite au fil des années : camions, fusils d'assaut, véhicules blindés basiques. Bientôt, elle permettra d'assembler de véhicules blindés de transport de troupes Fuchs. Mais, à mon sens, cette capacité confère davantage un atout stratégique à Alger (influence via des ventes d'armes, de souveraineté, de prestige, retombées économiques...). Elle n'est pas la garantie absolue d'un maintien en condition opérationnel de matériels.

Ainsi, la Corée du Nord, le Soudan, l'Iran ou encore le Pakistan (pour ne citer qu'eux) disposent d'une industrie de défense ; pourtant, des proportions variables de leur inventaire sont dans un état opérationnel douteux (pour ne pas dire catastrophique). Ce qui fait la différence, ce sont les établissements et régiments du matériels, les ateliers de réparation, les véhicules de soutien (pour la mobilité stratégique comme les porte-chars ou pour le dépannage sur le terrain, avec les ARV)... Or, à première vue, l'infrastructure marocaine paraît mieux organisée et mieux dotée que l'Algérie.

Cependant, tout est relatif : la diversité des véhicules, des armes, des calibres, est telle qu'en cas (d'improbable) conflit, l'avantage marocain serait probablement bien réduit. L'arrivée des M1A1SA n'arrangera rien car, à moins d'acquisitions pour éviter cet écueil, le Maroc manquera alors de chars de dépannage suffisamment puissants (je l'évoque dans la seconde partie de l'article/billet à venir).

Pour conclure, je souligne que la réflexion sur l'antagonisme Algérie-Maroc s'inscrit dans le cadre de l'épiphénomène de la course aux armements entre les deux pays plutôt qu'à celui de ce que serait une guerre (même limitée) entre les deux Etats. Je ne me suis pas livré à cet exercice qu'est le « what if ? » et qui aurait impliqué de considérer de nombreux paramètres à commencer par les économies respectives, leur résilience, leurs faiblesses, ce que seraient les réactions internationales, les aides étrangères (qui soutiendrait qui, discrètement ou ouvertement), les capacités des généraux (formations, écoles...), une corruption non négligeable et une radicalisation islamiste de certains au sein de l'armée marocaine, le clientélisme politique au sein de l'armée algérienne, etc, sans oublier la géographie physique, avec le nord montagneux, le sud désertique, les implications sur les opérations, etc... 

Ce qui figure dans les articles de Jeune Afrique (et dans ce billet ainsi que le prochain) est donc à appréhender d'abord sous l'angle (forcément limitatif) de cette course aux armements.

Cordialement,
Laurent Touchard


Billet hebdomadaire sur le Blog Défense de Jeune Afrique : L'ARMEE TUNISIENNE FACE AUX ENGINS EXPLOSIFS IMPROVISES


Un sapeur tunisien s'entretient avec le Président tunisien, Moncef Marzouki ; le 61ème Régiment du Génie est mis à contribution dans la lutte contre les jihadistes qui se sont installés dans la zone du mont Chaambi. L'unité dispose d'une expérience non négligeable acquise lors de la dépollution des champs de mines aux frontières du pays, toutefois, ces connaissances n'ont qu'une valeur limitée face aux engins explosifs improvisés (EEI ou IED selon la désignation anglo-saxonne), tout comme les détecteurs classiques, incapables de repérer des dispositifs sans métal.




  Depuis désormais plus d'un an, les forces de sécurité tunisiennes sont confrontées à la menace croissante du terrorisme salafiste. En dehors de leur refus de réprimer les manifestations qui conduisent à la chute de Ben Ali, ces forces sont relativement peu connues. Avec ce billet, consacré à l'armée tunisienne face aux EEI/IED débute donc une série qui a pour objet de présenter succinctement leur histoire, leur développement, leur organisation et les défis d'aujourd'hui et de demain.

jeudi 8 août 2013

Droit de réponse : UNION AFRICAINE, UNE FORCE D'INTERVENTION "COURTE SUR PATTES"





  Un évident souci dans la publication des commentaires sur Jeune Afrique, concernant ce billet :
fait que ma réponse apportée aux propos d'Hassan n'apparaît pas encore. Cette réponse ayant été faite voici déjà deux jours, je la renouvelle en substance, ici.


Premier commentaire (Hassan) :

M. Touchard, les C130 sud-africains sont jeunes comparés aux Transalls français et aux avions ravitailleurs de l'US Air Force dont la plupart ont 60 ans. Ne parlons pas des B-52 entrés en service en 1958/1959.Toujours facile de critiquer tout ce qui est africain....

 Réponse : 

Hassan, c'est en partie inexact : la plupart des C-130 sud-africains sont entrés en service en 1963. Ceux qui ont été acquis dans le courant des années 1990 sont des appareils de seconde main. Les C160 Transall, eux, sont entrés en service en 1967... 
La ministre de la Défense sud-africaine, Nosiviwe Mapisa-Nqakula ne dit d'ailleurs pas autre chose : "Si vous regardez certains de nos avions, ils ont 60 ou 62 ans et devraient être des pièces de musée, et nous continuons à les utiliser pour transporter des gens.
Ce que vous dites sur les ravitailleurs américains est juste ; toutefois, en quoi cela interdit-il de faire le point sur la situation en Afrique ?


Deuxième commentaire (Hassan) :

La "grande" armée française est quant à elle si courte sur pattes qu'elles ne peut déployer une force combattante de 2000 hommes à 4000 Km de Paris sans se faire aider par les C17 britanniques et US et ne peut assurer des missions de reconaissance et intelligence sans l'aide de drones US...Arrètons donc de taper gratuitement sur les Africains! .

Réponse : 

D'une part, je vous renvoie à ce billet, sur ce blog :
avec une partie intitulée "La faiblesse des moyens de transport stratégique" de la France...
Je ne nie pas les carences de l'armée française, carences avec lesquelles elle se "dépatouille" malgré tout pour maintenir un haut niveau.
En outre, dans le billet publié sur Jeune Afrique, il est également question des efforts menés par certains pays d'Afrique, ainsi que de la clairvoyance de l'Algérie en la matière. Il ne s'agit donc pas de "taper gratuitement sur les Africains" mais d'évoquer des faits et à partir de ceux-ci, d'établir le bilan qui s'impose.

  Cordialement,
  Laurent Touchard

lundi 5 août 2013

Billet hebdomadaire sur le Blog Défense de Jeune Afrique : UNE FORCE D'INTERVENTION RAPIDE "COURTE SUR PATTES"


C-130J-30 de la force aérienne tunisienne ; le pays compte parmi ceux qui, au cours des années antérieures, n'ont pas négligé leur flotte de transport aérien stratégique/intermédiaire ; au regard des effectifs de l'armée nationale, la Tunisie est même l'un des mieux dotés.

La force d'intervention rapide de l'Union Africaine, récemment créée souffre d'un handicap majeur : la faiblesse moyens de transport aériens stratégiques/intermédiaires nécessaires à son déploiement. Or, l'opération française au Mali a démontré, une fois de plus, l'importance cruciale de cet outil.
http://www.jeuneafrique.com/Article_ARTJAWEB20130805124729_ua-union-africaine-transport-aerien-eadsunion-africaine-une-force-d-intervention-rapide-courte-sur-pattes.html

Ce billet est aussi l'occasion de faire le point, ici et plus en détails, quant aux capacités globales en matière de transport aérien stratégique/intermédiaire sur le continent africain.


Récapitulatif des moyens de transport aériens stratégiques/intermédiaires de l'UA:

Les données qui suivent ont été compilées à partir de The Military Balance 2013, SIPRI Arms Transfers Database, Flight International, Air Force Monthly, DSI et Jane's Defence Weekly. A noter que les chiffres donnés par les uns et les autres divergent fréquemment.
Les appareils inventoriés en gras sont considérés comme ayant une capacité de transport stratégique/intermédiaire, les autres n'ont qu'une capacité tactique. Selon les forces aériennes, pour certains des appareils listés ci-dessous, la capacité opérationnelle est douteuse.
Sont exclus les appareils tactiques les plus légers tels que les Y-12 ou les BN-2.

Afrique du Sud : 7 C-130B et BZ, 4 C212 (retrait prévu)
Algérie : 13 IL-76 (+ 5 IL-78 Midas citernes volantes), 16 C-130H, 5 C-295 ; possibilité d'acquisition de 6 à 8 C17 et de 3A330MRTT (citernes-volantes convertibles en appareil de transport stratégique)
Angola : 8 IL-76, 11 An-12, 2 An-26, 8 An-30 et An-32, 5 An-72 et An-74, 2 C212
Bénin : 1 HS 748
Botswana : 3 C-130B, 2 C212, 2 CN235
Burkina Faso : 1 CN235, 1 HS 748
Cameroun : 3 C-130H, 1 CN-235
Congo : 2 An-32, 1 DC-8-55F
Egypte (suspendu de l'UA depuis la prise de pouvoir par les militaires) : 21 C-130H, 3 An-74, 4 C295M (plus 6 commandés ; 12 prévus à terme), 8 DHC-5
Ethiopie : 5 An-12, 1 C-130B, 1 An-26, 1 An-32
Gabon : 1 C-130H, 1 CN235
Ghana : 2 CN295, 1 F27
Guinée Equatoriale : 1 An-32
Kenya : 5 DHC-5, 3 DHC-8
Lesotho : 2 C212
Libye : 1 C-130H et 1 L100-30 (version civile du C-130) après révision au Portugal, négociations en cours pour 2 C-130J-30
Madagascar : 1 An-26
Mali : 2 An-26, 1 BT-67
Mauritanie : 1 BT-67
Maroc (ne fait pas partie de l'UA) : 13 C-130H (+ 2 citernes-volantes KC-130H), 4 C-27J, 6 CN235
Mozambique : 6 An-26
Namibie : 1 An-26, 4 Y-8
Niger : 1 C-130H
Nigeria : 1 Boeing 737-500, 1 C-130H, 2 G222
République Démocratique du Congo : 2 Boeing 727, 5 An-12, 2 An-26, 2 HS 748
Sénégal : 1 CN235, 1 F27
Soudan : 1 IL-76, 5 An-12, 6 An-26, 5 An-30 et An-32, 3 C-130H, 1 DHC-5
Tanzanie : 2 Y-8, 4 DHC-5
Tunisie : 8 C-130B et C-130H, 2 C-130J-30 (1 livré, 1 attendu en 2014), 5 L-410
L'existence des G222 au sein de l'inventaire tunisien est contestée.
Tchad : 1 C-130H, 2 An-26
Zimbabwe : 11 C212


Capacité d'emport/rayon d'action des principaux appareils de transport :

Les données qui suivent proviennent pour l'essentiel d'informations constructeurs (sur les sites des constructeurs en question ou dans des brochures diverses), dans différentes éditions de Jane's Aircraft, ainsi que dans l'encyclopédie Avions de Guerre (éditions Atlas).

An-124 Condor : 150 tonnes (88 + éventuellement 150 passagers)/5 400 kilomètres (3 200 kilomètres avec charge maximale)/Jusqu'à 250 millions de dollars
C17 Globemaster III : 77 tonnes (jusqu'à 158 passagers)/4 482 kilomètres (avec charge maximale)/225 millions de dollars
IL-76 Candid : de 42 à 60 tonnes (selon les modèles)/4 300 kilomètres (avec 50 tonnes)
A330MRTT : 45 tonnes (300 passagers)/6 250 kilomètres (l'appareil nécessite de solides infrastructures aéroportuaires pour être utilisé)/environ 200 millions de dollars
A400M : 37 tonnes (116 passagers)/3 298 kilomètres (avec charge maximale), 6 390 kilomètres (avec 20 tonnes de charge)/de 120 à 130 millions de dollars
C-130J Super Hercules : 20 tonnes (128 passagers)/5 250 kilomètres/93,6 millions de dollars
C-130H Hercules : 20 tonnes (92 passagers)/3 800 kilomètres/Environ 58 millions de dollars (d'occasion)
An-12 Cub (et version chinoise Y-8) : 20 tonnes/3 600 kilomètres (avec charge maximale)
C-295M : 9 tonnes (71 passagers)/4 600 kilomètres (avec 3 tonnes de charge)/environ 36 millions de dollars
CN-235 : 4 tonnes (44 passagers)/4 355 kilomètres/environ 30 millions de dollars
An-74 Coaler-B : (jusqu'à 52 passagers)/4 325 kilomètres
An-32 Cline : 3 tonnes (50 passagers)/2 500 kilomètres (1 100 kilomètres avec charge maximale)
DHC-5 Buffalo : 8 tonnes (41 passagers)/1 112 kilomètres (avec charge maximale)
An-26 Curl : 5,5 tonnes (40 passagers)/1 100 kilomètres (avec charge maximale)
Basler BT-67 : (38 passagers)/1 852 kilomètres


Laurent Touchard