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mardi 20 janvier 2015

Terrorisme : LA SYRIE ET LE TERRORISME ISLAMISTE (CHIITE ET SUNNITE)


Rustom Ghazaleh, responsable du renseignement syrien fin 2002, suspecté d'implication dans le trafic de drogue depuis la plaine de la Bekaa, suspecté d'être impliqué dans l'assassinat de l'ex-premier ministre Rafik Hariri, suspecté de faits de corruption au Liban, chef de la sécurité politique et proche de Bachar el-Assad...



  Pour répondre plus amplement à un commentaire au sujet du billet sur les auteurs de l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, commentaire dans lequel il est notamment question de Bachar el-Assad, il me semble utile de rappeler quelques éléments sur le dirigeant syrien quant à son rapport à l'islamisme radical et au terrorisme. En effet, il est désormais entendu que la lutte contre l'EI ne peut se faire qu'en acceptant de composer avec le responsable syrien. C'est malheureusement en partie vrai tant l'opposition laïque a désormais la tête sous l'eau. Reste qu'il convient de ne pas oublier que l'idée d'un Assad rempart contre la barbarie de l'islamisme radical qui pratique le jihad du sabre a été construite par la propagande du régime (ainsi que par les communicants du Kremlin) mais que dans les faits, les choses sont bien différentes. En guise de développement, je cite quelques extraits de mon étude sur les forces gouvernementales et pro-gouvernementales syriennes dans la guerre civile. Je précise que les lignes qui suivent ont donc été rédigées avant l' "avènement" de l'EI en Irak.


De l'utilité de l'ennemi intérieur (page 391)

   A la menace exogène « israéloccidentale » fait écho la menace endogène de l'insurrection. Là encore, le principe d'associa­tion prévaut, reliant le danger exogène au danger endogène. Le pre­mier y est présenté comme à l'origine du second. En témoigne le discours de Da­mas dès les pre­mières semaines des manifestations civiles. Dis­cours que re­laient amplement les médias offi­ciels syriens : les mouvements de contestation ne sont pas spontanés, mais financés par des puissances étrangères. Est aussi expliqué qu'ils ne veulent pas juste la chute de Bachar el-Assad mais l'effondrement de la nation toute entière. Les manifestants sont au mieux des bandits, au pire des terroristes à la solde des puissances qui veulent la destruction de la Syrie.

   Ce prisme prévaut déjà à la fin des années 1960 et plus encore après 1975, à la veille de l'intervention au Liban. Là encore avec des as­sociations sans fondement, pour ne pas dire ridi­cules. Ainsi Hafez el-Assad avance-t-il qu'Israël s'appuie sur l'OLP afin de provoquer le chaos au pays du Cèdre et ainsi, de justifier une invasion. Il se garde bien d'admettre que si l'OLP est bien pratique, c'est d'abord pour lui...

   Revenons à la Syrie de 2011. Très vite, donc, l'opposition est caricaturée comme un ramassis de jihadistes. Si cette caricature devient finale­ment une réalité quelques mois plus tard, il n'en est rien dans les premiers mois de la subversion. Toutefois, Damas parvient à faire croire le contraire, y compris en dehors de ses frontières. La mayonnaise prend d'autant plus que la propagande gouvernementale s'appuie sur un fond de vérité de plus en plus important. Jusqu'à ce que les jihadistes deviennent un danger y compris en Irak, de l'été 2013 à l'été 2014. Dès lors, il est facile d'englober l'opposition armée modérée avec les salafistes sanguinaires. D'autant plus facile que cette opposition s'avère totalement incompétente en matière de propagande.

   Le germe de la peur, semé bien avant la nais­sance d'al-Nosra et du développement de l'EIIL, grandit alors au sein des communautés alaouites et chiites, chrétiennes et druzes de Syrie, mais aussi au Li­ban. Dès lors, si beaucoup de membres de ces communautés n'apprécient pas Bachar el-Assad, s'ils aspirent eux aussi à la li­berté, à la fin des inégalités, des passe-droits, de la corruption et à la fin des omnipotents clans mafieux liés au pouvoir, eh bien ils redoutent la chute du régime provoquée par les salafistes.

   Tout comme les acteurs de la communauté in­ternationale qui, finalement, préfèrent ne pas in­tervenir lorsque Damas franchit la ligne rouge des armes chimiques. Acteurs bien conscients que l'opposition modérée serait balayée par les salafistes si Bachar el-Assad tombait. Realpoli­tik affreuse, mais néanmoins judicieuse. Conjoncture qui rend la victoire du régime hu­miliante mais nettement préférable. Victoire en­core plus nécessaire en juin 2014, alors que l'EIIL progresse dangereusement en Irak... Real­politik qui empêche cependant de voir que le phénomène jihadiste en Syrie représente – para­doxalement – un des meilleurs atouts de survie de Bachar el-Assad. A mesure que s'amplifie le danger salafiste dans la région, Bachar el-Assad renforce sa légitimité.


Instrumentalisation de l'Islam par Damas (page 395)

   Bachar el-Assad, rempart contre l'islamisme ? Un regard plus critique permet de discerner tout le cynisme qui se cache derrière ce postulat. L'idée-même de la laïcité éclairée qu'il est censé incarner est bat­tue en brèche par trois constata­tions impor­tantes. En premier lieu, avant les événements de 2011, Damas n'hésite pas à ins­trumentaliser la religion. Certes, à l'origine, le parti nationaliste arabe Ba'as considère que l'Is­lam refuse la science et le progrès, que cet obs­curantisme est une des causes de la défaite de 19671. Dès 1974, Afez el-Assad s'oppose aux Frères Musul­mans qui fomentent le renverse­ment du pouvoir laïque. La situation se dégrade en 1976 : les Frères Musulmans perpètrent des attentats toujours plus nombreux contre les sym­boles du régime. En mai 1982, les islamistes du mouvement appellent au jihad à Hama. Déclara­tion qui conduit à une répression aussi impi­toyable que l'adversaire2 qu'affrontent les troupes les plus loyales du régime.

   Le contexte difficile des années 1990 à 2000 amène Damas a modifier son rejet politique de l'Islam. La crise économique frappe alors la Sy­rie et en particu­lier les jeunes. Désœuvrés, sans avenir, ils constituent un terreau parfait pour une montée de l'islamisme qui se vérifie d'ailleurs. Bachar el-Assad, Président depuis juin 2000, sait pertinemment que le nationalisme arabe de son défunt père ne fait plus recette. Il choisit donc de conserver certains fondamentaux (l'en­nemi is­raélien) tout en « surfant » sur la vague isla­miste. Vague d'autant plus forte qu'elle pro­fite des succès du Hezbollah contre Israël lors de la seconde guerre du Liban (2006). En plus du thème traditionnel de la lutte contre Israël, de la récupération du plateau du Golan, Bachar el-As­sad s'affiche à ce moment-là en défenseur de l'Islam sans distinction de courant, qu'il s'agisse d'un Islam sunnite ou d'un Islam chiite.

   Il joue donc la carte de libertés religieuses ac­crues contre le danger des tensions sociales. En somme, plutôt que d'ouvrir les portes des insti­tutions politiques au pluralisme véritable et aux réformes, il ouvre celles des mosquées. Il pose toutefois ses conditions : le clergé doit être favo­rable au régime. Ce qui lui vaut d'ailleurs le sur­nom de « clergé du sultan ». Tant que le pouvoir n'est pas critiqué, les imams peuvent tenir des diatribes enflammées contre Israël, les États-U­nis et l'Occident. Jeu dangereux tandis que la laïcité prônée jusque là est mise à mal : afflux dans les rues autour des mosquées le vendredi, les femmes apparaissent de plus en plus voilées, des programmes religieux font leur apparition à la télévision. Une radicalisation rampante s'amorce avec la « bénédiction » des autorités.

   En outre, de nouvelles mosquées et des écoles religieuses sont construites avec... des subven­tions gouvernementales ! Des pourparlers sont même entamés avec les Frères Musulmans en exil afin d'envisager leur retour pacifique en Sy­rie ! De cette manière, Bachar el-Assad compte priver les islamistes de leur « fond de com­merce » en le gérant lui-même. Pari risqué, donc. Pari qu'il perd. Cette politique désinhibe les plus radicaux ; la religion devient une alter­native autorisée (du moment que silencieuse) au pouvoir omnipotent. Les ingrédients de l'explo­sion sont assemblés. Il ne manque plus qu'un dé­tonateur3.


Guerre de l'ombre contre les Etats-Unis en Irak (page 396)

   En second lieu, cette instrumentalisation se manifeste au travers de l'attitude syrienne face à l'intervention améri­caine en Irak. D'abord, Da­mas facilite l'action des insurgés qui se battent contre Washington. Peu importe qu'ils soient chiites financés et formés par les Iraniens, natio­nalistes pro-Saddam Hussein ou salafistes. Dès l'instant où ils tuent des Américains – des Occi­dentaux – ils se placent du côté du « Bien ». Tout un système de soutien de volontaires au ji­had en Irak se met en place en Syrie : réseaux d'infiltration (des passeports sont fournis, en particulier aux baasistes irakiens et aux nationa­listes pro-Saddam Hussein), des fonds collectés en Arabie Saoudite sont versés sur des comptes en Syrie pour le financement des activités terro­ristes salafistes chez le voisin... Enfin, la zone frontalière constitue un sanctuaire insurgé qui profite à l'ensemble des insurgés de tous poils, au grand dam des responsables militaires améri­cains.

   Dès 2003, plusieurs étudiants d'écoles isla­miques syriennes sont impliqués dans des atten­tats en Israël et en Turquie. Ainsi, le 15 et le 20 novembre, 58 personnes sont tuées lors d'atten­tats-suicides à Istanbul contre le consulat britan­nique, des synagogues ainsi que contre un bâti­ment de la banque HSBC. Difficile d'imaginer que les services de renseignement syriens ne l'aient pas su alors que les dites-écoles sont étroitement surveillées. Par ailleurs, un des ac­teurs principaux de ces attentats est Syrien...

   En 2005, le nombre de volontaires qui tran­sitent via la Syrie pour le jihad en Irak est esti­mé à plus de 150 par mois. Après l'interven­tion israélienne au Liban à l'été 2006 et le sou­tien in­conditionnel de Bachar el-Assad au Hezbollah, ce dernier jouit d'une bonne popularité auprès des isla­mistes radicaux, aussi bien chiites que sunnites, qui haïssent Israël. Popularité qui re­jaillit sur el-Assad. La même année, le 12 sep­tembre 2006, une tentative atten­tat survient contre l'ambassade américaine de Syrie. L'opé­ration échoue grâce à l'action – à point nommée – des forces de sécurité syriennes. Damas accusera ensuite Washington d'être responsable de cette situation, lui conseillant d'adopter un « profil bas » ! De nombreux éléments laissent penser à une mise en scène pour une opération contrôlée de loin et « encouragée » par les services de renseignements syriens.

   Toujours en 2006, les services de renseigne­ment syriens facilitent la création de Fatah al-Is­lam, un groupe fondamentaliste sun­nite lié à al-Qaïda en Irak. En témoigne la libé­ration des geôles syriennes de celui qui en de­vient le chef, Shaker al-Abssi. Libération sur­prenante alors que l'homme a été condamné à mort en Jordanie et qu'il est une des figures de la subversion sun­nite ! Dissidence d'al-Fatah, Fatah al-Islam per­met à Damas d'avoir « un pied » dans le jiha­disme de la mouvance al-Qaï­da tout semant la discorde dans les organisations palestiniennes et créant une instabilité au Liban (ou sévit aussi le groupe).

   Il se « distingue » par une véritable bataille rangée avec les forces libanaises en mai 2007. Suite à une opération de police contre des membres du Fatah al-Islam suspectés d'un bra­quage, la situation dégénère. L'armée cerne le camp de réfugiés palestiniens de Nahr al-Bared où est implanté le groupe. Éclatent alors de vio­lents combats entre le 20 mai et le 02 sep­tembre 2007, provoquant la mort de 222 réfu­giés et 158 militaires libanais, tandis que la plu­part des combattants palestiniens islamistes par­viennent à s'échapper ! Dans la foulée, Shaker al-Abssi est remplacé. Il quitte le giron de Da­mas pour celui de Riyad.

   En 2007, les Syriens se placent au second rang des combattants étrangers présents en Irak. Le 27 septembre 2008, un attentat suicide perpétré par Fatah al-Islam vise cette fois-ci le régime syrien (entre Damas et l'aéroport international de la capitale, non loin d'un bâtiment des ser­vices de renseignement militaires) et, là encore, les services syriens sont soupçonnés de l'avoir laissé se produire afin de justifier la répression contre les salafistes4. Cette technique éprouvée de par le monde prévaut également dans la guerre civile qui se déroule en Syrie. Des agents de Damas infiltrent les groupes jihadistes, les encouragent à commettre des crimes contre les civils en bénéficiant d'une relative impunité (les militaires « regardent ailleurs »)...

   Mais, revenons en 2008, les soupçons de com­plicité des services de renseignements dans l'at­tentat du 27 septembre sont, cette fois-ci, moins solides. En choisissant l'influence de Riyad, Shaker al-Abssi ne sert plus Damas. Il s'est condamné. Le 10 décembre 2008, le régime se débarrasse de lui. L'ex-chef d'al-Fatah est exécu­té au cours d'une embuscade. Malgré tout, Da­mas ne cesse pas de jouer avec le feu. Ainsi, en 2009, le Premier ministre irakien al-Maliki ac­cuse la Syrie d'avoir un lien avec plusieurs at­tentats à la bombe commis dans son pays...


Damas et la révolution islamique iranienne (page 397)

   En troisième lieu, Damas bénéficie d'aides im­portante de l'Iran, notamment dans le domaine sécuritaire via des conseillers du Corps des Gar­diens de la Révolution. S'ils ne peuvent être comparés aux terroristes salafistes, il serait ce­pendant outrancier d'en faire des modèles de modération ! Pour ces hommes aux convictions religieuses bien assises, l'Occident, c'est Satan.

   Dans cette logique de relations étroites avec Téhéran, par extension, le régime syrien est proche du Hezbollah. Or, rappelons que cette or­ganisation (ou au moins sa branche militaire) est considé­rée comme terroriste, pour de bonnes raisons. En avril 1983, elle perpètre un attentat contre l'ambassade américaine à Beyrouth. En octobre, toujours dans la capitale libanaise, le cantonne­ment de l'US Marine Corps est la cible d'une at­taque suicide, provoquant la mort de 241 Améri­cains. Les Français ne sont pas épargnés, puisque, le même jour, un autre attentat (camion piégé, ou peut-être explosifs déjà installés dans le bâtiment) pulvérise le quartier-général des pa­rachutistes (1er et 9ème RCP) tuant 58 mili­taires... A quoi s'ajoutent - entre autres – deux attentats, en Argentine : l'un en 1992 contre l'ambassade d'Israël (29 tués), le deuxième en 1994, contre un centre de la com­munauté juive (95 tués)...

   Les membres du Hezbollah, également nommé « le Parti de Dieu » (!) sont ni plus ni moins que moins des extrémistes islamistes, héri­tiers de la Révolution iranienne et de ses excès. Assan Nasrallah, son chef est profondément antisé­mite. Il ne porte pas non plus les Chrétiens dans son cœur... A ce titre, rappelons également les objectifs que s'est fixé le mouvement : 1) l'éli­mination de toute influence impérialiste (à sa­voir les États-Unis, l'Europe, l'Occident) au Li­ban ; 2) l' « oblitération » d'Israël et la « libéra­tion » de Jérusalem ; 3) l'établissement d'un ré­gime islamique au Liban... Objectifs qui doivent être atteints via le jihad qui implique également les attentats-suicides...

   Or, le Hezbollah, c'est un allié militaire et poli­tique essentiel de Damas... Bachar el-Assad, rempart contre l'islamisme ? Les explications qui précèdent illustrent à quel point les choses sont beaucoup plus complexes. Depuis plus de dix ans, l'attitude du régime vis-à-vis de ces isla­mistes radicaux est des plus ambiguës. Attitude toujours de mise, comme en témoigne l'appel en mars 2013 du grand mufti syrien, Sheikh Ah­mad Badr Eddin Hassoun afin que tous les pères et mères du pays engagent leurs fils dans les forces syriennes afin d'y combattre la conspira­tion des ennemis étrangers, des traîtres arabes, des sionistes et des Occidentaux... 

   Appel qui finalement n'est rien de moins qu'une exhortation au jihad en faveur de Damas. Bachar el-Assad, rempart contre l'islamisme ? Même les Russes se fourvoient à ce sujet.




1 La Guerre des Six Jours contre Israël.
2 Si la violence de la répression reste l'un des rares élé­ments retenus de cette insurrection, l'on oublie le ter­rorisme que pratiquent alors les Frères Musulmans et les nombreuses victimes de celui-ci.
3 Paradoxalement, c'est aussi l'islamisation radicale qui sauve Bachar el-Assad, puisqu'elle lui donne juste­ment de, désormais, s'affirmer en rempart contre elle !
4 Selon une autre hypothèse, il s'agirait d'un règlement de compte entre factions rivales du pouvoir, via isla­mistes sunnites interposés (et instrumentalisés), ou en­core, les salafistes n'y étant pour rien, mais désignés coupables « pratiques ».

samedi 10 janvier 2015

Terrorisme : COURAGE DES MOTS

video

  Qu'en est-il de la réalité de ce bandeau ? S'il a existé, ne serait-ce que quelques secondes, le fait serait terriblement grave. Dans tous les cas, le comportement des médias et de leurs représentants "sur le terrain" est loin d'avoir été irréprochable. [édité le 11 janvier à 02 heures 14]

  En dehors d'un bref passage qui ne m'a pas plu sur Europe 1, au cours des deux ans écoulés j'ai systématiquement répondu par la négative à plusieurs demandes afin que je participe à des émissions. Aujourd'hui, je ne suis plus sollicité et ne veux pas l'être. A ce titre, je regrette que bien peu des spécialistes invités sur les plateaux de télévision pour commenter des images n'aient protesté, à l'exception notable du général Didier Tauzin, le seul à avoir en substance déclaré : "Faisons attention à ce que nous disons." La colère de cette femme aurait dû également être la leur. A leur place, je me serais levé et je serais parti en expliquant : "Vous déconnez et vous vous faites complices par imprudence de ces gars."

  Consternant que ces voitures de journalistes suivant ceux de la gendarmerie et de la police en donnant le nombre de véhicules croisés, la direction dans laquelle ils se dirigeaient. Ecoeurant que cet appel téléphonique aux frères Kouachi retranchés dans l'imprimerie. Ce en dehors de toute supervision policière.  Démarche d'une irresponsabilité insensée : toute interaction parasite est strictement proscrite dans le processus de négociations avec des terroristes ou preneurs d'otages. Sauf erreur de ma part, les gendarmes n'avaient pas mandaté les journalistes. Identités dévoilées, indications en temps réel sur les dispositifs de sécurité se mettant en place, emplacement des hommes de la BRI et du RAID autour de l'Hyper Cacher bien avant l'assaut... Je m'efforce de rester nuancé mais avec le témoignage de cette femme, un sentiment domine : l'attitude globale des médias est à vomir.

  Il va falloir analyser les failles qui ont conduit à ce bain de sang. Les mauvais choix stratégiques sur lesquels je ne reviendrai pas. Mais alors que la liberté d'expression est également au coeur de cette crise, un débat sur ses devoirs est indispensable. Une exclusivité de quelques minutes vaut-elle la mort de gens ? Et sans sombrer dans le populisme primaire que je conchie autant que la bêtise inculte (l'un et l'autre étant d'ailleurs consanguins), il serait bon que les hommes politiques aux fonctions régaliennes dénoncent fermement ces dérives qui malheureusement n'ont pas été marginales mais générales. Sans parler de censure, peut-être qu'une loi s'imposerait elle aussi à propos du traitement en direct des crises terroristes.

  Je retourne à mon étude sur l'histoire des théories du jihad dont je posterai un extrait d'ici quelques jours.

 

vendredi 9 janvier 2015

Polémique : ASSUMER LE PASSE





  Ce court texte, je m'en passerais volontiers.

  J'ai hésité à intégrer quelques lignes, de manière discrète au billet posté la nuit précédente, ici. Cependant, j'ai estimé devoir être honnête envers mes contacts, envers les gens qui me font confiance. Honnête également vis-à-vis de moi-même.

  C'est avec atterrement que je viens de lire cet article, sur 20 Minutes. Il y est question de Jean-Paul Ney et que ledit Ney est celui qui a diffusé l'identité des suspects de Charlie Hebdo, dès 21 heures 00 avant-hier, 07 janvier 2015.

  Oui, j'ai co-écrit un (très médiocre) ouvrage avec le personnage voici presque dix ans. Je le regrette. Mais je l'assume aussi. Toutefois, le passé appartient au passé. De fait, depuis de nombreuses années, je n'ai plus aucun lien avec Monsieur Ney et je ne veux pas que cela change.

  Plus que jamais, je valide tout ce que j'ai écrit dans mon billet critique envers les médias. J'abonde quant à ce que déclare Claude Cancès, ancien Directeur de la police judiciaire de Paris à propos de la révélation de Jean-Paul Ney : "C'est lamentable".

  Et j'insiste encore : je n'ai plus rien à voir avec Monsieur Ney.

  Merci à ceux qui m'accordent leur confiance, je continuerai d'en être digne.

jeudi 8 janvier 2015

Terrorisme : OBSERVATIONS SUR L'OPERATION TERRORISTE CONTRE CHARLIE HEBDO


Les deux terroristes ont giclé de leur Citroën pour "allumer" un véhicule de police qui arrive face à eux. Ils ne tentent pas de forcer le passage mais au contraire, cherchent à en découdre. En s'arrêtant, ils démontrent également une maîtrise des techniques de combat : les tirs sont précis, groupés tandis que leur puissance de feu ne permet pas aux policiers de riposter efficacement. (Cliché Anne Gelbard via réseaux sociaux)




Cellules terroristes

   Abominable journée que ce 07 janvier 2015 au cours de laquelle douze personnes ont trouvé la mort sous les balles de terroristes. Ainsi qu'expliqué dans une des nombreuses études que je rédige actuellement1, ces terroristes agissent dans le cadre d'une logique dématérialisée. Plus précisément, leurs actions sont – aujourd'hui - souvent déconnectées de « grandes filières2 » au sens que l'on imagine généralement, mais elles ne s'inscrivent pas moins dans une démarche que motive la défense de l'Islam3 par le biais du jihad mineur.

   Les cellules se forment en fonction d'individualités parfois instables, fréquemment avec des antécédents judiciaires (de la petite délinquance avec progression vers des violences à la personne), souvent autour d'un « vétéran » revenu d'un séjour d'entraînement et/ou de jihad à l'étranger. Elles ne regroupent que quelques personnes qui opèrent de leur propre initiative, loin de toute idée de « grand plan d'ensemble ». Elles ne répondent pas stricto sensu au principe du « loup solitaire ». Le terme est d'ailleurs galvaudé, car sa définition exacte ne correspond pas aux cas de Mohammed Merah ou encore de Mehdi Nemmouche.


Les limites du renseignement technique

   Au fil du temps et des échecs face aux services de renseignement, bénéficiant d'une « professionnalisation » accrue en Syrie et Irak (aussi bien au sein de groupes affiliés à l'EI qu'à al-Qaïda), les noyaux de ces cellules (les « vétérans ») ont appris à être électroniquement plus discrets. Illustration de cela, l'EI a publié un manuel de contre-surveillance dans lequel sont expliquées les précautions à prendre quant aux métadonnées (dans les tweets, les images, les vidéos, les pdf...), à veiller à ne livrer aucune information de lieux... Ils savent désormais ne pas utiliser leur téléphone portable, utiliser Internet prudemment...

   De fait, les plus efficaces de ces terroristes rendent caduques les moyens de renseignement techniques tout en disparaissant derrière le brouillard que constituent les « amateurs4 » qui remplissent l'horizon électronique. A leur insu, ils attirent l'attention sur eux, entraînant ainsi une inévitable dispersion des capacités de surveillance. De l'aveu de tous les services concernés, le renseignement humain (collecte, exploitation) est par trop négligé.

   Là, j'anticipe l'interrogation qui ne tardera pas à pointer le nez dans les médias généralistes : « Y a-t-il eu une faille des services de renseignement ? » Si faille il y a eu5, c'est une question de choix stratégiques et non d'incurie de la part de services qui font avec ce qu'ils ont à leur disposition, dans le cadre de lois contraignantes qui ne simplifient pas leur travail.


Que dire des suspects ?

   Contrairement à ce qui a été répété à l'envi tout au long de la journée aussi bien à la télévision que dans la presse écrite (Internet), l'opération n'a pas été très bien préparée. Les terroristes ne savaient pas exactement où se trouvaient la rédaction, alors qu'il leur suffisait de taper « rédaction Charlie Hebdo » dans les pages Jaunes pour avoir le numéro exact (le 10) ainsi que la photographie de l'entrée du journal... Ensuite, les terroristes ignoraient le code pour entrer dans le bâtiment de la rédaction. Ils n'ont pu pénétrer à l'intérieur qu'en menaçant une des dessinatrices du journal6. Or, la combinaison d'un digicode n'est pas une chose très difficile à obtenir, surtout lorsque les passages sont nombreux et que des prétextes multiples peuvent être trouvés pour cela. Autre exemple de « lacunes », une fois à l'intérieur, les terroristes ne savaient pas où se situait ladite rédaction.

   Ont-ils frappé au hasard sans connaître précisément la date de la conférence de rédaction ? C'est possible. Dans le cas contraire, là aussi, rien de très difficile pour glaner l'information. Il suffit de taper sur Internet « Charlie Hebdo conférence de rédaction » pour arriver par exemple ici datant de 2012 ou mieux encore, ici, de 2011, où est clairement écrit que la fameuse conférence a lieu... tous les mercredi matins. De plus, les terroristes ne connaissaient semble-t-il pas les visages de ceux « à abattre », alors que ceux-ci étaient facilement identifiables via photos sur Internet. Cette absence de repérage – a minima - sur Internet est intéressante car elle pourrait traduire une méfiance des assaillants. Enfin, le repli a été chaotique, avec notamment un accident et la nécessité de voler ensuite une autre voiture.


Terroristes chanceux et expérimentés

   Le malheur, c'est que les terroristes ont clairement bénéficié d'une chance inouïe. Chance qui a grandement pallié une médiocre préparation de l'opération. Les terroristes ont aussi bénéficié d'un autre avantage non négligeable, l'entraînement. A défaut d'être de bons planificateurs7 ils sont expérimentés. Au moins l'un d'entre-eux pourrait avoir combattu en Syrie ou en Irak (édit du 09/01/2015 : il s'agirait en réalité du Yémen). L'exécution du policier à terre sans l'ombre d'une hésitation, dans un geste presque « naturel » laisse supposer que l'individu n'est pas à son premier meurtre, qu'il a déjà tué avant le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo et l'exécution du policier.

   D'autres points notables prouvent leurs connaissances en matière de combat. Ainsi, lorsque leur véhicule se retrouve face à celui de la police, ils ne cherchent pas à forcer le passage comme l'auraient fait des « amateurs ». Ils s'arrêtent, descendent et ouvrent le feu, s'assurant ainsi de parfaitement viser, sélecteur de tir sur semi-automatique, à la fois pour la précision et pour ne pas gaspiller les munitions. Ils ouvrent le feu à l'identique quand ils abattent le policier (Ahmed Merabet) avant de l'achever froidement.

  Leur manière de progresser est également révélatrice. Elle témoigne d'une maîtrise dans leur déplacement face à une menace potentielle. Ainsi, lors de l'exécution d'Ahmed Merabet, celui qui tire s'est brièvement positionné derrière une camionnette, il "ouvre l'angle" afin d'avoir un champ de tir tout en profitant du couvert du véhicule. Ils tiennent correctement leur arme, non de façon fantaisiste. Le gilet d'assaut8 qui harnache un des terroristes traduit que celui-ci disposait d'un grand nombre de magasins supplémentaires (des grenades ?) et qu'une confrontation avec la police, nécessitant une bonne réserve de munitions avait été envisagée9.

   Enfin, la photographie des impacts sur le pare-brise de la voiture de police nous apprend que les tirs sur celle-ci ont été plutôt bien groupés : trois coup du côté du conducteur (rafale courte ?), plusieurs impacts du côté du passager. Si les tueurs étaient dotés d'AK-47, des tirs groupés avec ce type de fusil d'assaut n'est pas à la portée d'un novice car le canon de l'arme se relève lors de tirs en rafales (ce qui n'est pas le cas avec l'AK-74 dont le canon ne « tressaute » quasiment pas).

   Le mode d'action global évoque les raids "hit and run" menés par l'EI de 2013 à 2014 en Irak contre les responsables administratifs et des forces de sécurité locaux. Mode opératoire très similaire, notamment quant au choix de la tenue. Celle-ci contribue à semer la confusion : ceux qui croisent le chemin des terroristes croient tout d'abord qu'il s'agit de policiers. Ceux qui ne sont pas dupes encaissent l'effet psychologique de l'homme cagoulé. La manière de s'imposer, d'afficher un calme relatif qu'accompagne un déferlement de violences rappellent aussi les expéditions de terreur en Irak. La multiplication de ces expéditions est une des règles du genre (sans concertation nécessaire entre les différents groupes), afin de saturer les forces de sécurité (multiplications des appels au secours, paranoïa) tout en induisant le sentiment qu'ils sont partout, qu'ils sont beaucoup plus nombreux que leur nombre véritable.

[Addendum du 08/01/2015 à 10 heures 22]  La problématique de la carte d'identité

  Au sujet de la perte de la carte d'identité, est martelé que cela "ne correspond pas" à la maîtrise affichée par les terroristes. D'aucuns la considèrent incroyable. S'il ne s'agit pas d'une opération de déception tactique (= tromperie) à laquelle excellent les jihadistes (l'utilisation des tenues noires relève notamment de cela), elle ne me surprend pas. S'en étonner, c'est faire fi de la nature humaine des terroristes : eux aussi sont faillibles. Eux aussi commettent des erreurs. L'image du tueur froid impitoyable tend à éclipser cela. C'est une erreur. D'une part, comme mentionné, si relativement bien entraînés, les individus ne sont pas des planificateurs. Formulé plus abruptement, ils ne sont pas des lumières, des génies du mal, etc. Des combattants qui ont bien appris leur leçon, oui. Mais pas des planificateurs émérites. A cela s'ajoute le contexte dans lequel ont baigné les terroristes : la frénésie, la tension. Au bilan, la perte de cette carte n'est pas exceptionnelle.


   Toutes ces données amènent à redouter une intervention policière qui sera difficile et que compliquent inutilement les fuites10 et l'irresponsabilité médiatique... Si les terroristes ont bien été identifiés, inutile de compter sur un effet de surprise déjà bien incertain même lorsque de bonnes conditions sont réunies. Autre problème et pas des moindres, ils n'ont plus rien à perdre, ce qui les rend encore plus dangereux.

Lire aussi, sur de belles bourdes médiatiques depuis hier soir : http://conops-mil.blogspot.fr/2015/01/controverse-jusquou.html





1En l'occurrence, l'histoire de la théorie du jihad, dont les deux premières parties très réduites et simplifiées ont été publiées sur le blog Défense de Jeune Afrique, l'intégralité développée et avec une multitude de précisions, notes et sources sera mise en ligne sur ce blog.
2Et non pas « filiales » comme je l'ai entendu à plusieurs reprises sur des chaînes d'information en continu...
3De ce qu'ils présentent comme tel.
4Qui doivent toutefois être également surveillé car potentiellement dangereux voire, « maillons faibles » pour remonter jusqu'à d'autres individus beaucoup plus discrets. C'est cette approche qui a permis de repérer Ben Laden.
5En dehors des graves fuites policières relayées par les médias.
6Sans l'abattre ensuite, ce qui tend à désigner des affiliés d'al-Qaïda, vaguement plus « regardant » sur le meurtre des femmes et des enfants que les moudjahidines de l'EI ; dans la rédaction une journaliste est également épargnée.
7Les médias généralistes ne veulent voir que des terroristes machiavéliquement organisés, méticuleux, à l'image de parfaits « méchants » hollywoodiens ; dans la réalité, les choses sont bien différentes : un attentat « simple », mené avec relativement peu de moyens a d'autant plus de chances de réussir qu'il est n'est justement pas complexe et pas exceptionnellement bien planifié. Plus il est complexe, plus les chances de le voir échouer augmentent car, il exige plus de temps de préparation (et en conséquence, s'accroissent les probabilités de commettre une erreur, d'être repéré, etc...), il implique généralement plus de monde, etc... Bien que satire, le film We are four Lions le démontre assez bien.
8Que plusieurs journalistes ont évidemment confondu avec un gilet pare-balles.
9Considération de combattant plutôt que de planificateur.
10Le parquet de Paris se refusant à tout commentaire, confirmation implicite qu'il s'agit bien de fuites non volontaires.

Controverse : JUSQU'OU ?







Nota bene
[08 heures 15] : A ceux qui, ce matin, répètent que les médias ont été "responsables" conformément à la recommandation du ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, en arguant que l'information de la carte d'identité n'a pas été dévoilée, je rappelle quand même que ladite information se diffusait à la vitesse grand V dans la plupart des médias dès les environs de 23 heures 30. Je rappelle aussi que l'identité des suspects s'est rapidement transformée de [prénom + initiale du nom] en [prénom + nom complet]... Ce, presque trois heures avant l'avis de recherche public ! Désormais circule en boucle l'information que "la police a décidé de rendre publique l'identité des suspects". Certains ajoutent que cette décision a été prise "extrêmement rapidement". Quoi de surprenant ? Que pouvaient faire d'autre les autorités judiciaires et policières alors que de toute manière, une foison de détails avaient déjà été dévoilés. Une fois de plus, je n'invente rien : c'est le déroulement des évènements journalistiques ; un coup d'oeil sur Internet le démontre.
En dehors de quelques mots de Manuel Valls, furtifs et que se gardent bien de souligner les médias, je suis sidéré de l'absence globale de commentaires officiels sur ce flux inconsidéré de nouvelles. L'on me rétorquera que c'est la liberté d'expression, le devoir d'informer. Je réponds qu'un jour, cela tournera très mal et que le seul effet, c'est de gêner les enquêteurs (tout en fournissant du rens' à peu de coût aux terroristes et à leurs complices).
Enfin, je déplore ce comportement qui frise l'indécence avec une quasi frénésie de certains journalistes qui ne donnent pas "un peu de cohérence" au fracas du monde mais qui s'imposent lourdement en vecteurs d'émotions primaires. Or, les évènements en cours ne sont pas une émission de divertissement.
[Vers 09 heures 30] Manuel Valls a enfin évoqué sans ambiguïté le problème de la diffusion des informations, faisant une allusion à peine masquée à la diffusion honteuse des informations sur les identités des terroristes présumés, plusieurs heures avant que la police ne la rende public (bravo Le Point, entre autres), laissant aussi entendre que l'intervention du RAID a pu en pâtir... Les médias généralistes ne doivent pas juste répéter qu'ils sont "responsables". Ils doivent l'être.
[17 heures 31] "GB" attire mon attention sur un article de l'Express qui relaie les propos de Frédéric Lagarche, du syndicat policier Alliance, furieux des fuites et de leur diffusion, ici. Il était grand temps après 24 heures de grand n'importe quoi quant à la divulgation d'informations sensibles avec l'absence de véritable réaction ferme des autorités politiques, des médias pour l'essentiel autistes. pour le plus grand bénéfice des terroristes... Merci à "GB".
Il est question d'un débat démocratique qui surviendra après le dénouement de cette crise. Il sera bon de ne pas se restreindre aux mauvais choix stratégiques qui impactent depuis des années l'efficacité globale des services de renseignement (et de police) et de s'interroger aussi sur la notion de responsabilité médiatique (qui devrait rendre caduque le principe de l'exclusivité) dans le cadre de la liberté d'expression...




Rédigé à partir de minuit, le 08 janvier 2015 :

   Plutôt qu'un long billet décousu, je préfère poster une série de deux billets ; le premier sur le ton de la controverse (merci à ceux qui m'encouragent à garder ce ton, tant pis pour les autres), le second apportant des explications qui, je trouve, ont manqué dans les observations diverses sur la tragédie de ce 07 janvier 2014 à Paris.


Irresponsabilité d'une partie des médias, une fois encore

   Avant d'aller plus loin, j'insiste sur ce point : je ne suis pas un fasciste. Je condamne l'effroyable attentat perpétré contre Charlie Hebdo, l'atteinte sanglante à la liberté d'expression. Cependant, cela ne m'empêche pas de déplorer une fois encore, l'attitude irresponsable d'une partie (j'insiste, d'une partie) des médias généralistes. J'en veux pour preuve les propos d'un spécialiste police-justice sur une des chaînes d'information en continu. Réagissant à une déclaration du procureur de la République appelant justement à la responsabilité des médias, ledit journaliste a expliqué en substance, que oui, les médias devaient être prudents et que des informations circulaient mais qu'il ne dirait pas que les enquêteurs savaient des choses ! Ubuesque !

   Quant à la « chasse à l'homme » elle a été « vécue » en « direct » via des médias qui empilent pléthore d'informations, sans le moindre recul. Comportement qui induit des risques pour le bon déroulement de l'enquête, une pression inutile sur le dos des policiers et personnels du renseignement, mais aussi sur le dos des décideurs politiques. Je n'ai allumé la télévision que par intermittence, mais à chaque fois, j'étais estomaqué de cette espèce de « frénésie » de l'information, me disant « Ils s'y croient ! » C'est tout le problème : l'information brute se transforme en une sorte de transe émotive, créant une espèce d'illusion de « vivre le moment ». Si la situation n'était pas aussi tragique, la comparaison avec un genre d'Intervilles ou de Fort Boyard du terrorisme s'imposerait.


L'annonce de suspects qui « seraient localisés » alors même que le RAID se déploierait

   Terrible illustration de cette irresponsabilité, la « une » de Libération informant (certes, au conditionnel) de l’interpellation des trois suspects, puis, environ une demi heure plus tard expliquant qu'ils auraient été localisés, mais pas interpellés. Splendide ! Si l'information est vraie, les gus sauront ainsi où en est la police ! « Mieux » encore, l'annonce peu après, par le Point, que l'un des suspects aurait été identifié grâce à sa carte d'identité perdue dans la Citroën abandonnée ! « Mieux » ? Non, beaucoup « mieux » : le cliché de ladite carte, avec le nom du suspect (ce qui me semble d'ailleurs constituer une violation de la présomption d'innocence1), le numéro de la carte, évidemment non flouté à 23 heures 27 ! Toute cette débauche de nouvelles avec en toile de fond l'annonce tonitruante d'une opération du RAID en cours2. Si l'on résume, s'il s'agit bien d'eux, les suspects savent ce qui les attend, l'effet de surprise de l'intervention du RAID va en pâtir3. Sans parler d'éventuels complices ainsi bien au courant des avancées sans même avoir besoin d'être en contact avec les terroristes !

   Lorsque viendra le moment de la question « Y a-t-il eu faille des services de renseignement », peut-être que la presse pourrait également se poser la question de sa responsabilité vis-à-vis des crises de ce genre (d'autant que d'autres sont à redouter). Car cette course à l'information aura un jour des conséquences catastrophiques qui se paieront au prix du sang. Faut-il aller jusque là ? Se pose aussi la – grave – question des fuites. La photo (via portable) publiée de la carte d'identité d'un des suspects relève juste de l'inadmissible. Sa diffusion n'est plus la liberté d'expression mais ce que je ne cesse de dénoncer : l'irresponsabilité médiatique.


Et les policiers ?

   Outre les « facéties » médiatiques que je critique, puisque je ne manquerai pas de recevoir quelques commentaires peu sympathiques sur mon franc parler, je souligne le mépris abyssal dont sont victimes les deux policiers tués en service. L'un d'eux ayant été littéralement exécuté. L'horreur a réuni dans la mort journalistes de Charlie Hebdo et policiers, il serait bon que la classe politique ne fractionne pas son empathie en l'attribuant aux uns pour oublier les autres. 

  Ce soir, j'ai le sentiment d'un terrible et inique oubli de ces policiers bien mal équipés face aux terroristes et qui pourtant, ont fait de leur mieux. Que Madame Hidalgo, maire de Paris, déclare que Charlie Hebdo sera fait « citoyen d'honneur » de la ville de Paris n'est pas choquant. Les journalistes assassinés sont morts au nom de grands idéaux. Mais quid des policiers ? Et de l'agent d'entretien ? Pourquoi sont-ils aussi absents des discours ? Pourquoi nulle mention n'est faite de leur famille, de leurs proches4 ? Les policiers sont morts en défendant ceux qui défendent la liberté d'expression et pourtant, bien peu sur eux [NB : hier soir].

   Ce soir, mes pensées vont aux dix membres du personnel de Charlie Hebdo, à l'agent d'entretien et aux deux policiers. Elles vont aux blessés. Elles vont à leur famille et à leurs proches. A tous, journalistes, agent d'entretien et policiers, policiers, agent d'entretien et journalistes. A tous. Pas aux uns sans les autres. 

  Et je souhaite la neutralisation rapide des terroristes, sans nouvelles victimes civiles ou policières.



1Et pain béni pour les avocats de ces canailles, s'ils sont pris vivants.
3Ce qui semble se confirmer au moment où je m'apprête à mettre en ligne...
4A ma connaissance, seuls Hassen Chalgoumi et Rachida Dati se sont démarqués, ainsi que fort logiquement Bernard Cazeneuve.