Translate

jeudi 8 janvier 2015

Controverse : JUSQU'OU ?







Nota bene
[08 heures 15] : A ceux qui, ce matin, répètent que les médias ont été "responsables" conformément à la recommandation du ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, en arguant que l'information de la carte d'identité n'a pas été dévoilée, je rappelle quand même que ladite information se diffusait à la vitesse grand V dans la plupart des médias dès les environs de 23 heures 30. Je rappelle aussi que l'identité des suspects s'est rapidement transformée de [prénom + initiale du nom] en [prénom + nom complet]... Ce, presque trois heures avant l'avis de recherche public ! Désormais circule en boucle l'information que "la police a décidé de rendre publique l'identité des suspects". Certains ajoutent que cette décision a été prise "extrêmement rapidement". Quoi de surprenant ? Que pouvaient faire d'autre les autorités judiciaires et policières alors que de toute manière, une foison de détails avaient déjà été dévoilés. Une fois de plus, je n'invente rien : c'est le déroulement des évènements journalistiques ; un coup d'oeil sur Internet le démontre.
En dehors de quelques mots de Manuel Valls, furtifs et que se gardent bien de souligner les médias, je suis sidéré de l'absence globale de commentaires officiels sur ce flux inconsidéré de nouvelles. L'on me rétorquera que c'est la liberté d'expression, le devoir d'informer. Je réponds qu'un jour, cela tournera très mal et que le seul effet, c'est de gêner les enquêteurs (tout en fournissant du rens' à peu de coût aux terroristes et à leurs complices).
Enfin, je déplore ce comportement qui frise l'indécence avec une quasi frénésie de certains journalistes qui ne donnent pas "un peu de cohérence" au fracas du monde mais qui s'imposent lourdement en vecteurs d'émotions primaires. Or, les évènements en cours ne sont pas une émission de divertissement.
[Vers 09 heures 30] Manuel Valls a enfin évoqué sans ambiguïté le problème de la diffusion des informations, faisant une allusion à peine masquée à la diffusion honteuse des informations sur les identités des terroristes présumés, plusieurs heures avant que la police ne la rende public (bravo Le Point, entre autres), laissant aussi entendre que l'intervention du RAID a pu en pâtir... Les médias généralistes ne doivent pas juste répéter qu'ils sont "responsables". Ils doivent l'être.
[17 heures 31] "GB" attire mon attention sur un article de l'Express qui relaie les propos de Frédéric Lagarche, du syndicat policier Alliance, furieux des fuites et de leur diffusion, ici. Il était grand temps après 24 heures de grand n'importe quoi quant à la divulgation d'informations sensibles avec l'absence de véritable réaction ferme des autorités politiques, des médias pour l'essentiel autistes. pour le plus grand bénéfice des terroristes... Merci à "GB".
Il est question d'un débat démocratique qui surviendra après le dénouement de cette crise. Il sera bon de ne pas se restreindre aux mauvais choix stratégiques qui impactent depuis des années l'efficacité globale des services de renseignement (et de police) et de s'interroger aussi sur la notion de responsabilité médiatique (qui devrait rendre caduque le principe de l'exclusivité) dans le cadre de la liberté d'expression...




Rédigé à partir de minuit, le 08 janvier 2015 :

   Plutôt qu'un long billet décousu, je préfère poster une série de deux billets ; le premier sur le ton de la controverse (merci à ceux qui m'encouragent à garder ce ton, tant pis pour les autres), le second apportant des explications qui, je trouve, ont manqué dans les observations diverses sur la tragédie de ce 07 janvier 2014 à Paris.


Irresponsabilité d'une partie des médias, une fois encore

   Avant d'aller plus loin, j'insiste sur ce point : je ne suis pas un fasciste. Je condamne l'effroyable attentat perpétré contre Charlie Hebdo, l'atteinte sanglante à la liberté d'expression. Cependant, cela ne m'empêche pas de déplorer une fois encore, l'attitude irresponsable d'une partie (j'insiste, d'une partie) des médias généralistes. J'en veux pour preuve les propos d'un spécialiste police-justice sur une des chaînes d'information en continu. Réagissant à une déclaration du procureur de la République appelant justement à la responsabilité des médias, ledit journaliste a expliqué en substance, que oui, les médias devaient être prudents et que des informations circulaient mais qu'il ne dirait pas que les enquêteurs savaient des choses ! Ubuesque !

   Quant à la « chasse à l'homme » elle a été « vécue » en « direct » via des médias qui empilent pléthore d'informations, sans le moindre recul. Comportement qui induit des risques pour le bon déroulement de l'enquête, une pression inutile sur le dos des policiers et personnels du renseignement, mais aussi sur le dos des décideurs politiques. Je n'ai allumé la télévision que par intermittence, mais à chaque fois, j'étais estomaqué de cette espèce de « frénésie » de l'information, me disant « Ils s'y croient ! » C'est tout le problème : l'information brute se transforme en une sorte de transe émotive, créant une espèce d'illusion de « vivre le moment ». Si la situation n'était pas aussi tragique, la comparaison avec un genre d'Intervilles ou de Fort Boyard du terrorisme s'imposerait.


L'annonce de suspects qui « seraient localisés » alors même que le RAID se déploierait

   Terrible illustration de cette irresponsabilité, la « une » de Libération informant (certes, au conditionnel) de l’interpellation des trois suspects, puis, environ une demi heure plus tard expliquant qu'ils auraient été localisés, mais pas interpellés. Splendide ! Si l'information est vraie, les gus sauront ainsi où en est la police ! « Mieux » encore, l'annonce peu après, par le Point, que l'un des suspects aurait été identifié grâce à sa carte d'identité perdue dans la Citroën abandonnée ! « Mieux » ? Non, beaucoup « mieux » : le cliché de ladite carte, avec le nom du suspect (ce qui me semble d'ailleurs constituer une violation de la présomption d'innocence1), le numéro de la carte, évidemment non flouté à 23 heures 27 ! Toute cette débauche de nouvelles avec en toile de fond l'annonce tonitruante d'une opération du RAID en cours2. Si l'on résume, s'il s'agit bien d'eux, les suspects savent ce qui les attend, l'effet de surprise de l'intervention du RAID va en pâtir3. Sans parler d'éventuels complices ainsi bien au courant des avancées sans même avoir besoin d'être en contact avec les terroristes !

   Lorsque viendra le moment de la question « Y a-t-il eu faille des services de renseignement », peut-être que la presse pourrait également se poser la question de sa responsabilité vis-à-vis des crises de ce genre (d'autant que d'autres sont à redouter). Car cette course à l'information aura un jour des conséquences catastrophiques qui se paieront au prix du sang. Faut-il aller jusque là ? Se pose aussi la – grave – question des fuites. La photo (via portable) publiée de la carte d'identité d'un des suspects relève juste de l'inadmissible. Sa diffusion n'est plus la liberté d'expression mais ce que je ne cesse de dénoncer : l'irresponsabilité médiatique.


Et les policiers ?

   Outre les « facéties » médiatiques que je critique, puisque je ne manquerai pas de recevoir quelques commentaires peu sympathiques sur mon franc parler, je souligne le mépris abyssal dont sont victimes les deux policiers tués en service. L'un d'eux ayant été littéralement exécuté. L'horreur a réuni dans la mort journalistes de Charlie Hebdo et policiers, il serait bon que la classe politique ne fractionne pas son empathie en l'attribuant aux uns pour oublier les autres. 

  Ce soir, j'ai le sentiment d'un terrible et inique oubli de ces policiers bien mal équipés face aux terroristes et qui pourtant, ont fait de leur mieux. Que Madame Hidalgo, maire de Paris, déclare que Charlie Hebdo sera fait « citoyen d'honneur » de la ville de Paris n'est pas choquant. Les journalistes assassinés sont morts au nom de grands idéaux. Mais quid des policiers ? Et de l'agent d'entretien ? Pourquoi sont-ils aussi absents des discours ? Pourquoi nulle mention n'est faite de leur famille, de leurs proches4 ? Les policiers sont morts en défendant ceux qui défendent la liberté d'expression et pourtant, bien peu sur eux [NB : hier soir].

   Ce soir, mes pensées vont aux dix membres du personnel de Charlie Hebdo, à l'agent d'entretien et aux deux policiers. Elles vont aux blessés. Elles vont à leur famille et à leurs proches. A tous, journalistes, agent d'entretien et policiers, policiers, agent d'entretien et journalistes. A tous. Pas aux uns sans les autres. 

  Et je souhaite la neutralisation rapide des terroristes, sans nouvelles victimes civiles ou policières.



1Et pain béni pour les avocats de ces canailles, s'ils sont pris vivants.
3Ce qui semble se confirmer au moment où je m'apprête à mettre en ligne...
4A ma connaissance, seuls Hassen Chalgoumi et Rachida Dati se sont démarqués, ainsi que fort logiquement Bernard Cazeneuve.

10 commentaires:

  1. Pour abonder dans votre sens : jeudi 8 janvier 11H35, à l'adresse : https://fr.news.yahoo.com/en-direct-charlie-hebdo-suspect-temoins-attentat-050850874.html

    je cite : "11h30 - Les deux suspects dans l'attentat de Charlie Hebdo auraient été localisés, armés, dans l'Aisne, ce matin. Ils auraient été reconnus par le gérant d'une station service et circulaeraient à bord d'une Clio de couleur claire"

    VQE

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En effet : j'ai moi aussi (une énième fois) été estomaqué qu'une telle information soit diffusée.

      D'un autre côté, cela s'inscrit dans la continuité de ce qui a précédé cette nuit.

      C'est abominable, mais une partie des médias informent les terroristes en temps réel de ce qui est connu sur eux (par exemple, la porte de Pantin bloquée par les forces de police, annoncé dans la foulée de ce que vous évoquez).

      Je n'ai qu'une envie, c'est de dire "Mais fermez-la !". Le pire, c'est que médias télé/Internet ne semblent même pas avoir conscience de leur bêtise (car il n'y a pas d'autre mot, à part celui de "connerie") et se livrent une course à l'exclusivité au milieu des "volets émotion"...

      Supprimer
    2. Si ça n'était aussi grave, cela serait risible : le responsable police-justice de BFMTV (balançons un peu) vient d'indiquer quelles sont les zones où se mettent en place les forces de police ainsi que des secteurs qui seraient évacués de manière à ce qu'ils tombent dans "la gueule du loup" ! Comme par hasard, les terroristes n'arrivent finalement pas où ils sont attendus. Ben tiens !

      Je parie que s'il avait la localisation précise des moyens mis en place, il la donnerait !

      Autre commentaire qui pourrait aussi être risible quant audit déploiement, celui d'une "situation inédite" !

      Supprimer
  2. Et ça continue...

    http://www.lepoint.fr/societe/en-direct-carnage-a-charlie-hebdo-le-jour-d-apres-08-01-2015-1894849_23.php

    11 h 45. Un important dispositif policier est en cours de déploiement pour assurer l'interception éventuelle des suspects, localisés dans l'Aisne. Les brigades d'intervention, stationnées porte de la Villette (à Paris), ont reçu l'ordre de s'équiper de fusils d'assaut et d'équipements de protection, selon une source policière.

    Mais FERMEZ LA!!!!

    VQE

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

      Supprimer
  3. Cela serait bien, oui.

    Le spécialiste police-justice BFM enfonce le clou en répétant à l'envi que tout un secteur d'Aubervilliers a été évacué...

    D'ordinaire, je veille à rester correct. Mais je suis assez tenté de renforcer votre "Fermez-la" par un plus laconique "Vos gueules". "Priorité au direct" pourrait assez bien être le nom du service de renseignement des terroristes.

    Retrouvons notre calme : je ne comprends pas ce silence des autorités devant cette débauche d'informations en temps réel.

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour,
    Même les journeaux commencent à se rendre compte que ça n'est pas productif (ils rejettent quand même la faute sur les policiers ;) ) : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/charlie-hebdo-des-fuites-policieres-qui-agacent_1638685.html
    Cordialement,
    GB

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonsoir,

      Merci beaucoup ! C'est très intéressant et je me demandais si je resterai quasiment seul à dénoncer cette situation ahurissante.

      J'édite derechef mon billet afin qu'y figure ce lien.

      Bien cordialement

      Supprimer
    2. Toutefois, je ne partage pas votre avis sur l'"oubli" des policiers tués. La cible était Charlie Hebdo, pas la Police. Dire je suis Charlie, c'est selon moi un moyen d'englober toutes les victimes : les dessinateurs, les invités, le policier garde du corps, l'agent de maintenance, le policier en renfort.
      GB

      Supprimer
    3. Oui, je comprends.

      Toutefois, lorsque j'ai écrit (cette nuit) ce à quoi vous faites référence, il n'était quasiment question que des "journalistes de Charlie Hebdo". Depuis, les choses ont évolué dans le bon sens et sont mentionnées plus généralement les "victimes de Charlie Hebdo", englobant effectivement l'ensemble des gens assassinés.

      De fait, vous avez raison, le "Je suis Charlie" se "suffit" à lui-même.

      Merci de votre commentaire.

      Bien cordialement

      Supprimer