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mardi 20 janvier 2015

Terrorisme : LA SYRIE ET LE TERRORISME ISLAMISTE (CHIITE ET SUNNITE)


Rustom Ghazaleh, responsable du renseignement syrien fin 2002, suspecté d'implication dans le trafic de drogue depuis la plaine de la Bekaa, suspecté d'être impliqué dans l'assassinat de l'ex-premier ministre Rafik Hariri, suspecté de faits de corruption au Liban, chef de la sécurité politique et proche de Bachar el-Assad...



  Pour répondre plus amplement à un commentaire au sujet du billet sur les auteurs de l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, commentaire dans lequel il est notamment question de Bachar el-Assad, il me semble utile de rappeler quelques éléments sur le dirigeant syrien quant à son rapport à l'islamisme radical et au terrorisme. En effet, il est désormais entendu que la lutte contre l'EI ne peut se faire qu'en acceptant de composer avec le responsable syrien. C'est malheureusement en partie vrai tant l'opposition laïque a désormais la tête sous l'eau. Reste qu'il convient de ne pas oublier que l'idée d'un Assad rempart contre la barbarie de l'islamisme radical qui pratique le jihad du sabre a été construite par la propagande du régime (ainsi que par les communicants du Kremlin) mais que dans les faits, les choses sont bien différentes. En guise de développement, je cite quelques extraits de mon étude sur les forces gouvernementales et pro-gouvernementales syriennes dans la guerre civile. Je précise que les lignes qui suivent ont donc été rédigées avant l' "avènement" de l'EI en Irak.


De l'utilité de l'ennemi intérieur (page 391)

   A la menace exogène « israéloccidentale » fait écho la menace endogène de l'insurrection. Là encore, le principe d'associa­tion prévaut, reliant le danger exogène au danger endogène. Le pre­mier y est présenté comme à l'origine du second. En témoigne le discours de Da­mas dès les pre­mières semaines des manifestations civiles. Dis­cours que re­laient amplement les médias offi­ciels syriens : les mouvements de contestation ne sont pas spontanés, mais financés par des puissances étrangères. Est aussi expliqué qu'ils ne veulent pas juste la chute de Bachar el-Assad mais l'effondrement de la nation toute entière. Les manifestants sont au mieux des bandits, au pire des terroristes à la solde des puissances qui veulent la destruction de la Syrie.

   Ce prisme prévaut déjà à la fin des années 1960 et plus encore après 1975, à la veille de l'intervention au Liban. Là encore avec des as­sociations sans fondement, pour ne pas dire ridi­cules. Ainsi Hafez el-Assad avance-t-il qu'Israël s'appuie sur l'OLP afin de provoquer le chaos au pays du Cèdre et ainsi, de justifier une invasion. Il se garde bien d'admettre que si l'OLP est bien pratique, c'est d'abord pour lui...

   Revenons à la Syrie de 2011. Très vite, donc, l'opposition est caricaturée comme un ramassis de jihadistes. Si cette caricature devient finale­ment une réalité quelques mois plus tard, il n'en est rien dans les premiers mois de la subversion. Toutefois, Damas parvient à faire croire le contraire, y compris en dehors de ses frontières. La mayonnaise prend d'autant plus que la propagande gouvernementale s'appuie sur un fond de vérité de plus en plus important. Jusqu'à ce que les jihadistes deviennent un danger y compris en Irak, de l'été 2013 à l'été 2014. Dès lors, il est facile d'englober l'opposition armée modérée avec les salafistes sanguinaires. D'autant plus facile que cette opposition s'avère totalement incompétente en matière de propagande.

   Le germe de la peur, semé bien avant la nais­sance d'al-Nosra et du développement de l'EIIL, grandit alors au sein des communautés alaouites et chiites, chrétiennes et druzes de Syrie, mais aussi au Li­ban. Dès lors, si beaucoup de membres de ces communautés n'apprécient pas Bachar el-Assad, s'ils aspirent eux aussi à la li­berté, à la fin des inégalités, des passe-droits, de la corruption et à la fin des omnipotents clans mafieux liés au pouvoir, eh bien ils redoutent la chute du régime provoquée par les salafistes.

   Tout comme les acteurs de la communauté in­ternationale qui, finalement, préfèrent ne pas in­tervenir lorsque Damas franchit la ligne rouge des armes chimiques. Acteurs bien conscients que l'opposition modérée serait balayée par les salafistes si Bachar el-Assad tombait. Realpoli­tik affreuse, mais néanmoins judicieuse. Conjoncture qui rend la victoire du régime hu­miliante mais nettement préférable. Victoire en­core plus nécessaire en juin 2014, alors que l'EIIL progresse dangereusement en Irak... Real­politik qui empêche cependant de voir que le phénomène jihadiste en Syrie représente – para­doxalement – un des meilleurs atouts de survie de Bachar el-Assad. A mesure que s'amplifie le danger salafiste dans la région, Bachar el-Assad renforce sa légitimité.


Instrumentalisation de l'Islam par Damas (page 395)

   Bachar el-Assad, rempart contre l'islamisme ? Un regard plus critique permet de discerner tout le cynisme qui se cache derrière ce postulat. L'idée-même de la laïcité éclairée qu'il est censé incarner est bat­tue en brèche par trois constata­tions impor­tantes. En premier lieu, avant les événements de 2011, Damas n'hésite pas à ins­trumentaliser la religion. Certes, à l'origine, le parti nationaliste arabe Ba'as considère que l'Is­lam refuse la science et le progrès, que cet obs­curantisme est une des causes de la défaite de 19671. Dès 1974, Afez el-Assad s'oppose aux Frères Musul­mans qui fomentent le renverse­ment du pouvoir laïque. La situation se dégrade en 1976 : les Frères Musulmans perpètrent des attentats toujours plus nombreux contre les sym­boles du régime. En mai 1982, les islamistes du mouvement appellent au jihad à Hama. Déclara­tion qui conduit à une répression aussi impi­toyable que l'adversaire2 qu'affrontent les troupes les plus loyales du régime.

   Le contexte difficile des années 1990 à 2000 amène Damas a modifier son rejet politique de l'Islam. La crise économique frappe alors la Sy­rie et en particu­lier les jeunes. Désœuvrés, sans avenir, ils constituent un terreau parfait pour une montée de l'islamisme qui se vérifie d'ailleurs. Bachar el-Assad, Président depuis juin 2000, sait pertinemment que le nationalisme arabe de son défunt père ne fait plus recette. Il choisit donc de conserver certains fondamentaux (l'en­nemi is­raélien) tout en « surfant » sur la vague isla­miste. Vague d'autant plus forte qu'elle pro­fite des succès du Hezbollah contre Israël lors de la seconde guerre du Liban (2006). En plus du thème traditionnel de la lutte contre Israël, de la récupération du plateau du Golan, Bachar el-As­sad s'affiche à ce moment-là en défenseur de l'Islam sans distinction de courant, qu'il s'agisse d'un Islam sunnite ou d'un Islam chiite.

   Il joue donc la carte de libertés religieuses ac­crues contre le danger des tensions sociales. En somme, plutôt que d'ouvrir les portes des insti­tutions politiques au pluralisme véritable et aux réformes, il ouvre celles des mosquées. Il pose toutefois ses conditions : le clergé doit être favo­rable au régime. Ce qui lui vaut d'ailleurs le sur­nom de « clergé du sultan ». Tant que le pouvoir n'est pas critiqué, les imams peuvent tenir des diatribes enflammées contre Israël, les États-U­nis et l'Occident. Jeu dangereux tandis que la laïcité prônée jusque là est mise à mal : afflux dans les rues autour des mosquées le vendredi, les femmes apparaissent de plus en plus voilées, des programmes religieux font leur apparition à la télévision. Une radicalisation rampante s'amorce avec la « bénédiction » des autorités.

   En outre, de nouvelles mosquées et des écoles religieuses sont construites avec... des subven­tions gouvernementales ! Des pourparlers sont même entamés avec les Frères Musulmans en exil afin d'envisager leur retour pacifique en Sy­rie ! De cette manière, Bachar el-Assad compte priver les islamistes de leur « fond de com­merce » en le gérant lui-même. Pari risqué, donc. Pari qu'il perd. Cette politique désinhibe les plus radicaux ; la religion devient une alter­native autorisée (du moment que silencieuse) au pouvoir omnipotent. Les ingrédients de l'explo­sion sont assemblés. Il ne manque plus qu'un dé­tonateur3.


Guerre de l'ombre contre les Etats-Unis en Irak (page 396)

   En second lieu, cette instrumentalisation se manifeste au travers de l'attitude syrienne face à l'intervention améri­caine en Irak. D'abord, Da­mas facilite l'action des insurgés qui se battent contre Washington. Peu importe qu'ils soient chiites financés et formés par les Iraniens, natio­nalistes pro-Saddam Hussein ou salafistes. Dès l'instant où ils tuent des Américains – des Occi­dentaux – ils se placent du côté du « Bien ». Tout un système de soutien de volontaires au ji­had en Irak se met en place en Syrie : réseaux d'infiltration (des passeports sont fournis, en particulier aux baasistes irakiens et aux nationa­listes pro-Saddam Hussein), des fonds collectés en Arabie Saoudite sont versés sur des comptes en Syrie pour le financement des activités terro­ristes salafistes chez le voisin... Enfin, la zone frontalière constitue un sanctuaire insurgé qui profite à l'ensemble des insurgés de tous poils, au grand dam des responsables militaires améri­cains.

   Dès 2003, plusieurs étudiants d'écoles isla­miques syriennes sont impliqués dans des atten­tats en Israël et en Turquie. Ainsi, le 15 et le 20 novembre, 58 personnes sont tuées lors d'atten­tats-suicides à Istanbul contre le consulat britan­nique, des synagogues ainsi que contre un bâti­ment de la banque HSBC. Difficile d'imaginer que les services de renseignement syriens ne l'aient pas su alors que les dites-écoles sont étroitement surveillées. Par ailleurs, un des ac­teurs principaux de ces attentats est Syrien...

   En 2005, le nombre de volontaires qui tran­sitent via la Syrie pour le jihad en Irak est esti­mé à plus de 150 par mois. Après l'interven­tion israélienne au Liban à l'été 2006 et le sou­tien in­conditionnel de Bachar el-Assad au Hezbollah, ce dernier jouit d'une bonne popularité auprès des isla­mistes radicaux, aussi bien chiites que sunnites, qui haïssent Israël. Popularité qui re­jaillit sur el-Assad. La même année, le 12 sep­tembre 2006, une tentative atten­tat survient contre l'ambassade américaine de Syrie. L'opé­ration échoue grâce à l'action – à point nommée – des forces de sécurité syriennes. Damas accusera ensuite Washington d'être responsable de cette situation, lui conseillant d'adopter un « profil bas » ! De nombreux éléments laissent penser à une mise en scène pour une opération contrôlée de loin et « encouragée » par les services de renseignements syriens.

   Toujours en 2006, les services de renseigne­ment syriens facilitent la création de Fatah al-Is­lam, un groupe fondamentaliste sun­nite lié à al-Qaïda en Irak. En témoigne la libé­ration des geôles syriennes de celui qui en de­vient le chef, Shaker al-Abssi. Libération sur­prenante alors que l'homme a été condamné à mort en Jordanie et qu'il est une des figures de la subversion sun­nite ! Dissidence d'al-Fatah, Fatah al-Islam per­met à Damas d'avoir « un pied » dans le jiha­disme de la mouvance al-Qaï­da tout semant la discorde dans les organisations palestiniennes et créant une instabilité au Liban (ou sévit aussi le groupe).

   Il se « distingue » par une véritable bataille rangée avec les forces libanaises en mai 2007. Suite à une opération de police contre des membres du Fatah al-Islam suspectés d'un bra­quage, la situation dégénère. L'armée cerne le camp de réfugiés palestiniens de Nahr al-Bared où est implanté le groupe. Éclatent alors de vio­lents combats entre le 20 mai et le 02 sep­tembre 2007, provoquant la mort de 222 réfu­giés et 158 militaires libanais, tandis que la plu­part des combattants palestiniens islamistes par­viennent à s'échapper ! Dans la foulée, Shaker al-Abssi est remplacé. Il quitte le giron de Da­mas pour celui de Riyad.

   En 2007, les Syriens se placent au second rang des combattants étrangers présents en Irak. Le 27 septembre 2008, un attentat suicide perpétré par Fatah al-Islam vise cette fois-ci le régime syrien (entre Damas et l'aéroport international de la capitale, non loin d'un bâtiment des ser­vices de renseignement militaires) et, là encore, les services syriens sont soupçonnés de l'avoir laissé se produire afin de justifier la répression contre les salafistes4. Cette technique éprouvée de par le monde prévaut également dans la guerre civile qui se déroule en Syrie. Des agents de Damas infiltrent les groupes jihadistes, les encouragent à commettre des crimes contre les civils en bénéficiant d'une relative impunité (les militaires « regardent ailleurs »)...

   Mais, revenons en 2008, les soupçons de com­plicité des services de renseignements dans l'at­tentat du 27 septembre sont, cette fois-ci, moins solides. En choisissant l'influence de Riyad, Shaker al-Abssi ne sert plus Damas. Il s'est condamné. Le 10 décembre 2008, le régime se débarrasse de lui. L'ex-chef d'al-Fatah est exécu­té au cours d'une embuscade. Malgré tout, Da­mas ne cesse pas de jouer avec le feu. Ainsi, en 2009, le Premier ministre irakien al-Maliki ac­cuse la Syrie d'avoir un lien avec plusieurs at­tentats à la bombe commis dans son pays...


Damas et la révolution islamique iranienne (page 397)

   En troisième lieu, Damas bénéficie d'aides im­portante de l'Iran, notamment dans le domaine sécuritaire via des conseillers du Corps des Gar­diens de la Révolution. S'ils ne peuvent être comparés aux terroristes salafistes, il serait ce­pendant outrancier d'en faire des modèles de modération ! Pour ces hommes aux convictions religieuses bien assises, l'Occident, c'est Satan.

   Dans cette logique de relations étroites avec Téhéran, par extension, le régime syrien est proche du Hezbollah. Or, rappelons que cette or­ganisation (ou au moins sa branche militaire) est considé­rée comme terroriste, pour de bonnes raisons. En avril 1983, elle perpètre un attentat contre l'ambassade américaine à Beyrouth. En octobre, toujours dans la capitale libanaise, le cantonne­ment de l'US Marine Corps est la cible d'une at­taque suicide, provoquant la mort de 241 Améri­cains. Les Français ne sont pas épargnés, puisque, le même jour, un autre attentat (camion piégé, ou peut-être explosifs déjà installés dans le bâtiment) pulvérise le quartier-général des pa­rachutistes (1er et 9ème RCP) tuant 58 mili­taires... A quoi s'ajoutent - entre autres – deux attentats, en Argentine : l'un en 1992 contre l'ambassade d'Israël (29 tués), le deuxième en 1994, contre un centre de la com­munauté juive (95 tués)...

   Les membres du Hezbollah, également nommé « le Parti de Dieu » (!) sont ni plus ni moins que moins des extrémistes islamistes, héri­tiers de la Révolution iranienne et de ses excès. Assan Nasrallah, son chef est profondément antisé­mite. Il ne porte pas non plus les Chrétiens dans son cœur... A ce titre, rappelons également les objectifs que s'est fixé le mouvement : 1) l'éli­mination de toute influence impérialiste (à sa­voir les États-Unis, l'Europe, l'Occident) au Li­ban ; 2) l' « oblitération » d'Israël et la « libéra­tion » de Jérusalem ; 3) l'établissement d'un ré­gime islamique au Liban... Objectifs qui doivent être atteints via le jihad qui implique également les attentats-suicides...

   Or, le Hezbollah, c'est un allié militaire et poli­tique essentiel de Damas... Bachar el-Assad, rempart contre l'islamisme ? Les explications qui précèdent illustrent à quel point les choses sont beaucoup plus complexes. Depuis plus de dix ans, l'attitude du régime vis-à-vis de ces isla­mistes radicaux est des plus ambiguës. Attitude toujours de mise, comme en témoigne l'appel en mars 2013 du grand mufti syrien, Sheikh Ah­mad Badr Eddin Hassoun afin que tous les pères et mères du pays engagent leurs fils dans les forces syriennes afin d'y combattre la conspira­tion des ennemis étrangers, des traîtres arabes, des sionistes et des Occidentaux... 

   Appel qui finalement n'est rien de moins qu'une exhortation au jihad en faveur de Damas. Bachar el-Assad, rempart contre l'islamisme ? Même les Russes se fourvoient à ce sujet.




1 La Guerre des Six Jours contre Israël.
2 Si la violence de la répression reste l'un des rares élé­ments retenus de cette insurrection, l'on oublie le ter­rorisme que pratiquent alors les Frères Musulmans et les nombreuses victimes de celui-ci.
3 Paradoxalement, c'est aussi l'islamisation radicale qui sauve Bachar el-Assad, puisqu'elle lui donne juste­ment de, désormais, s'affirmer en rempart contre elle !
4 Selon une autre hypothèse, il s'agirait d'un règlement de compte entre factions rivales du pouvoir, via isla­mistes sunnites interposés (et instrumentalisés), ou en­core, les salafistes n'y étant pour rien, mais désignés coupables « pratiques ».

3 commentaires:

  1. Monsieur Touchard,

    Dans votre essai (forces gouvernementales et pro-gouvernementales syriennes dans la guerre civile), vous mentionnez les rivalités et conflits d'influences entre les différentes agences de renseignement syriennes. Dans ce cadre, la question d'une éventuelle guerre d'influence entre services, échappant à l'autorité présidentielle doit se poser. Où sont vos recherches sur ce point ?

    Rapidement avancé à la situation actuelle, dans quelle mesure ces mêmes agences (et leurs avatars respectifs, islamismes et autres) sont-elles indépendantes, ou sujette à ce qui demeure du pouvoir syrien ?

    Je suis partagé entre plusieurs versions de faits apparement se contredisants l'un et l'autre mais pouvant bien se poursuivre en parallèle :
    - Tout d'abord les attentats d'Homs d'octobre 2014. Ignace Leverrier y accuse les forces du renseignement du régime, dans le but de renforcer la haine de la population face aux islamistes.
    Ignace Leverrier est controversé, mais qu'en penser ? http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/10/06/en-syrie-les-manifestants-dakrama-al-jadida-sur-les-traces-de-ceux-de-daraa/
    - Le 29 décembre, l'Etat Islamique déclare avoir exécuté une dizaine "d'espions" à la solde du régie alaouite. http://www.ibtimes.co.uk/islamic-state-release-new-video-showing-execution-13-assad-spies-1481190
    D'autres sources pro-régime précisent que les renseignement militaire continueraient à posséder un réseau d'informateurs sur les territoires perdus. Assiste-t-on à une résilience des agences de renseignement, à votre avis ?

    Pour terminer, et ce sera me dernière question : Compte tenu des éléments présentés ci-dessus (encore doivent-ils être vrais), à quel degré de fonctionnement, dans quels cercles et territoires les services de renseignements syriens évoluent-ils encore ?

    Merci à vous et une très bonne journée,
    Grégoire Chambaz

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    1. Cher Monsieur Chambaz,

      C'est une excellente question. Dans ledit essai, je l'ai également posée en m'efforçant d'y répondre. Réponse malgré tout incomplète car les rouages du pouvoir syrien (et des outils de renseignement) sont particulièrement abscons et les informations fiables (ou a minima crédibles) font souvent défaut. Voilà donc ma réflexion à ce propos (page 387) :

      « Cepen­dant il [Bachar] possède sa propre rationalité. Les choix qui découlent de celle-ci ne sont pas né­cessairement dénués de logique, aussi abomi­nables soient-ils. Le Président syrien n'est cer­tainement pas une brute épaisse décérébrée ; il laisse cela à ses séides, moins « sophistiqués », moins poli­cés, qui, eux, font le sale boulot. Ba­char el-Assad est un homme intelligent, subtile, sous-estimé par les chefs d’État ou monarques du Golfe persique qui vou­draient sa tête.

      (…) Cette rationalité, elle doit à des éléments rare­ment évoqués, qui ont pourtant, ont leur impor­tance dans la conduite de la guerre et dans l'uti­lisation des forces armées syriennes, à commen­cer par la loyauté de Bachar el-Assad envers la mémoire de son père. Il lui faut notamment se montrer digne du « vainqueur » de la guerre d'Octobre 19731. Loyauté inextricablement rat­tachée à une fidélité envers le clan du parti Ba'as2 et son cercle de cadres dirigeants, avec en toile de fond (mais primordiale), l'apparte­nance à la communauté alaouite.

      Quelle est la marge de manœuvre du Président vis-à-vis de ce clan ? Tant qu'il incarne la résis­tance nationale face aux islamistes, cette marge existe. Elle est néanmoins limitée par les ca­ciques du régime sur qui s'appuie Bachar el-As­sad pour diriger. Si le chef d’État syrien ne peut être considéré comme « en otage » de ces der­niers, il doit cependant composer avec eux. Une interdépendance s'est accentuée durant les trois ans écoulés : Assad a besoin d'eux, gages de fi­délité des puissants Mukhabarat, de l'armée, des milices, mais aussi gages de bon rapports avec l'Iran. Ils ont besoin de lui, de sa prestance, de son éducation, de l' « icône » qu'il représente. »

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    2. Il ne fait aucun doute que chacun joue son jeu, place ses billes sous une façade d'harmonie qui n'a jamais existé en Syrie. Pas plus aujourd'hui que du temps du père de Bachar. En conséquence de quoi, l'instrumentalisation des islamistes par des services de renseignement syriens (pas forcément de l'ensemble d'un service donné : au sein de chacun d'entre-eux, des rivalités puissantes existent aussi) en dehors de toute autorité présidentielle (mais sous l'égide d'un des pontes du régime) est évidemment envisageable si ce n'est probable. Reste que le Président Assad n'est pas dupe de cela. Il a su durer à la tête du régime car n'ignore rien de ses mécanismes, à commencer par celui qui implique justement de n'avoir aucune autorité dans un espace donné (quitte à la reprendre par la force au besoin, voire à déléguer la reprise en main et ainsi, diviser pour mieux régner).

      Concernant les réseaux d'informateurs (autant de réseaux que de services), partons du principe que les services disposaient de vastes ressources en la matière, au sein d'une "société de surveillance". A moins d'éradiquer l'ensemble de la population syrienne, il restera toujours des informateurs du régime. Néanmoins, leur degré de loyauté varie considérablement selon leur appréciation de leur situation locale, de leurs intérêts personnels, des chantages divers exercés sur eux (vivre à Raqqah en ayant par exemple un père ou un frère petit fonctionnaire à Damas ne doit pas être simple). Un vivier considérable existe, cela ne fait aucun doute et c'est aussi pour cela qu'Assad apparaît indispensable (malheureusement mais à juste titre) pour lutter contre les groupes de l'EI et d'al-Nosra

      En revanche, l'exécution « d'espions » par l'EI n'a pas valeur de preuve quant à la culpabilité réelles des condamnés. Il s'agit plutôt de frapper les esprits tout en faisant écho à la sur-paranoïa sécuritaire (somme toute assez logique) de l'EI. J'ai dans l'idée que tout et n'importe quoi est susceptible d'entraîner des accusations graves (et sanctions pires encore) dans les zones que contrôle l'organisation. Là réside un atout pour lutter contre l'EI et l'affaiblir dans des proportions non négligeables, notamment en induisant une méfiance beaucoup plus prononcée (même si elle existe en partie) à l'encontre des volontaires étrangers. Si chaque volontaire étranger est durablement considéré comme un espion envoyé par les services étrangers, leur nombre va vite se réduire (et la quantité de volontaires également...). D'ailleurs, c'est l'un des éléments d'explications (il y en a d'autres) des abominables tueries perpétrées par l'EI : ceux qui massacrent ne sont a priori pas des agents étrangers.

      Bonne soirée.

      Bien cordialement.

      2/2

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